Arts visuels - Ed Pien, entre paradis et enfer

Lorsque Ed Pien s'attaque à l'installation, ses feuilles de papier et ses motifs se reproduisent à l'infini. Les moyens aussi se multiplient. Ce n'est plus la seule puissance d'une silhouette dessinée qui nous hante, mais également des architectures. Des projections et des reflets sortis de nulle part. Et des bruits.

L'installation labyrinthique Haven, avec ses rotondes et ses couches narratives qui débordent sur les murs et le plafond, est au coeur de l'exposition que le Musée d'art de Joliette consacre à l'artiste torontois. Un premier solo dans un musée québécois, pour lui qui a tout de même une belle visibilité ici depuis sa présence à la 3e Biennale de Montréal (2002) et sa place dans une galerie montréalaise de renom, Pierre-François Ouellette art contemporain.

L'Antre des délices, titre de l'expo, le dit bien: nous voici dans un repaire secret, unique, parfois déroutant, mais savoureux. La commissaire Ève-Lyne Beaudry, conservatrice au musée lanaudois, signe dans ce sens une présentation toute simple, nous faisant passer d'un corpus d'oeuvres à un autre comme si l'on s'introduisait peu à peu, marche après marche, dans un caveau bien profond.

C'est un antre délicieusement imaginaire, divisé en quatre sections: dessins, papiers découpés, installation, puis encore des papiers découpés, différents des premiers par leur traitement de la couleur. Partout, la même touche, soignée et instinctive, fait apparaître un monde fantastique, principalement des personnages et de majestueux arbres.

Ceux-ci se détachent, subtilement, d'un fond autrement abstrait, duquel ils surgissent comme du néant. C'est particulièrement vrai dans le cas des papiers découpés, la coupe créant le vide qui donne tout le sens narratif. L'oeuvre Dans un antre rose est d'autant plus captivante qu'elle ne se laisse lire qu'après plusieurs longues minutes d'observation. Et demeure ambiguë: est-ce une exotique lagune ou le fond des ténèbres? Le paradis ou l'enfer?

Habile dessinateur, Ed Pien puise ses figures mi-anges mi-démons, à la fois Éros et cannibales, dans des univers mythologiques. Ses personnages expriment le métissage culturel de l'artiste né à Taiwan, aux confins des cultures orientale et occidentale. Sans une identité clairement définie, ils effraient autant qu'ils séduisent. Comparé aux Bosh et Goya d'autrefois, Pien parle de la vie et de la mort, la mère côtoyant des corps fragmentés, inertes ou ensanglantés.

C'est le cas de Creation of the World, voire de The Queen — deux encres de 2006 —, où une figure féminine apparaît aux côtés d'un amoncellement de têtes. Les dessins de Pien semblent fort distincts du reste de son travail, surtout lorsque la composition se fait moins hachurée, moins «automatiste» — la grande aquarelle Water Gods Playing Tricks.

Une approche connue

En réalité, l'approche est la même, Pien n'adaptant sa main qu'à la matière. Ses papiers découpés, des shoji, minces feuilles plus ou moins opaques, appellent la fragilité. Rien d'étonnant à ce que les titres et la facture générale évoquent une certaine peur, une certaine solitude. The Night Gathering, exposé dans le passé chez Pierre-François Ouellette, reste l'oeuvre coup-de-poing, où ces figures mâles perchées dans l'arbre peuvent être vues comme la répétition d'un même individu en fuite.

Créée pour un musée de Washington, Haven n'est pas la première installation de Pien. Pour la Biennale de Montréal, il en avait déjà signé une, majestueuse. Dire qu'il s'aventure aujourd'hui dans de nouvelles avenues serait exagéré.

Pourtant, on a l'impression qu'il a voulu en rajouter. Avec tout cet apparat numérique (de la «rétroprojection» ) et un volet son déjà présent en 2002, l'oeuvre explore la solitude, la peur et le fantastique sous plus d'une dimension. L'effet est peut-être saisissant, le personnel du musée pouvant même sursauter à la vue d'un visiteur en chair et en os, Haven souffre de la comparaison. La légèreté et la simplicité des papiers découpés, un travail essentiellement manuel, sont tout aussi percutantes.

Ed Pien n'a pas à chercher une nouvelle voie. Ses papiers découpés lui offrent encore de multiples possibilités. Des oeuvres comme Noise in the Forest, de 2007, ou A Night of Bats, de 2006, le démontrent. Les motifs du camouflage déjà imprimés sur la première, une toile à bâche, lui ont soufflé le titre et la composition. La seconde, quant à elle, tire vers un traitement plus abstrait, sans que la signature en relief et en ombres s'y perde.

Collaborateur du Devoir

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L'Antre des délices

Ed Pien, Musée d'art de Joliette, 145, rue Wilfrid-Corbeil, Joliette. Jusqu'au 27 avril