Expositions - Sortir de l'écran

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Caméra Orchestra
Sébastien Pesot
Maison de la culture Côte-des-Neiges, 5290, chemin de la Côte-des-Neiges, jusqu'au 16 mars.
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De l'écran à la salle. Ou, plus concrètement, de la monobande à l'installation. De l'oeuvre 2D limitée à son cadre à un triptyque où le son voyage sans gêne, d'un plan à l'autre. Avec Caméra Orchestra, la pratique de Sébastien Pesot, diffusée depuis dix ans à travers les festivals vidéo et/ou cinéma, prend désormais forme en dehors de l'écran.

Vidéaste prolifique, Sébastien Pesot n'avait pour ainsi dire jamais tenu d'exposition, jusqu'à cette première «installation». Dévoilée d'abord dans «sa» région, en Estrie (la galerie Horace, à Sherbrooke), en 2006, voici maintenant Caméra Orchestra à Montréal, une pièce multipartite portée par la déconstruction de l'image vidéo — à moins que ce ne soit la construction d'une performance musicale fort originale.

L'ordonnance d'un certain chaos

La visite de la Maison de la culture Côte-des-Neiges débute par une autre oeuvre, la monobande Ciao Chaos, sorte de point final autobiographique, d'après le communiqué, à un travail élaboré sous cette forme. Musicien, membre fondateur de Perte de signal, collectif qu'il a depuis quitté, Pesot sera néanmoins de la très attendue Manif d'art 4 avec une autre bande vidéo, Démocratie, tirée du lointain Sommet des Amériques de Québec. Aussi bien dire que Caméra Orchestra est la base d'une carrière encore à venir.

La déconstruction de l'image, de la narrativité, est bien sûr un fait acquis depuis longtemps, particulièrement depuis l'avènement de l'art vidéo. La particularité de cette oeuvre tient davantage dans l'exploration du synchronisme. Dans l'ordonnance d'un certain chaos.

Trois écrans, alignés sur un mur, diffusent ce que l'on peut percevoir comme une seule et même bande son. Pourtant, chaque écran a sa musique, tout comme elle a sa propre image, sa propre histoire.

Dans la vidéo du centre, un batteur sans visage s'exécute, cherchant à donner le tempo. Sur les deux autres écrans, un homme toujours sans identité, mais que l'on suppose être l'artiste, s'affaire à des activités dénuées de sens apparent, sinon celui de créer du bruit avec du banal (des boîtes en carton) et avec des gestes quotidiens (scier, clouer, rouler à vélo). Cette composition tripartite a des airs d'oeuvre religieuse: au centre le Christ, le sacré; à ses côtés, les véritables pécheurs. Le drum repose même sur une estrade, plus élevé, et les scènes latérales tiennent souvent du vandalisme: boîtes détruites, écrasées, cymbales lancées...

Mises ensemble, orchestrées par la caméra comme l'exprime le titre, les trois sources sonores créent la musique. L'exercice frôle la démonstration technique — la musicalité tient sur un fil très mince grâce à l'habileté du montage. Sa richesse se trouve ailleurs.

Caméra Orchestra, à l'instar de la camera obscura en photographie qu'elle évoque, peut être vue comme une boîte où sont imprimés images et sons. Surtout, elle remet en question les a priori, l'habitude que l'on a de se contenter des apparences. Un son ne va pas nécessairement avec l'image que l'on pense. Qu'est-ce qui vient en premier, le son ou l'image? Est-ce parce que l'on voit un musicien que l'on entend de la musique?

Ce choix de confondre les sens a à voir avec le goût de bousculer les hiérarchies, l'ouïe étant secondaire aux côtés de la vue. Même si ce n'est guère nouveau, l'idée de puiser de la poésie dans des objets ordinaires reste fascinante. Le caractère ludique, voire jubilatoire et libérateur dans l'acte de destruction, n'est pas simpliste. Pesot s'attaque à la matérialité de l'objet, la désacralise, le geste destructeur atteignant le noble statut de créateur.

Installation, Caméra Orchestra l'est sans doute par son caractère polymorphe, composée qu'elle est dans sa version montréalaise de quatre éléments. Un élément par mur, comme si le fait d'occuper un espace galerie se limitait à ça. Le reste de la salle, le sol, n'est que lieu de passage. La batterie, centrale à la partie vidéographique, trône même, avec tous ses morceaux, sur un des murs. Elle est renversée, aplatie, faisant de la paroi un plancher. Elle est comme une image. Précieuse image, pour un objet devenu fétiche.

L'essentiel de l'oeuvre n'est pas là, heureusement. En fait, l'oeuvre pourrait s'en tenir à son volet vidéo. Le reste, autant la présence de la batterie que les cymbales abîmées et les photos de celles-ci que l'artiste a accrochées aussi sur les murs, n'a, au mieux, qu'une fonction décorative.

Sébastien Pesot a bien voulu occuper l'espace, dépasser le stade de la projection propre à la vidéo. Il est curieux de constater que c'est dans son volet le plus élémentaire, dans l'essence même de la projection, qu'il y réussit. L'installation vidéo, parfois, peut exister par le simple fait de faire déborder le son de son cadre.

Collaborateur du Devoir