Exposition - Des théâtres sonores

The Dark Pool, 1985, installation multimédia de Janet Cardiff.
Photo: The Dark Pool, 1985, installation multimédia de Janet Cardiff.

Le Musée d'art contemporain de Montréal (MACM) inaugurait cette semaine une programmation alléchante. La plus attendue des quatre expositions lancées pour la saison estivale est sans nul doute celle réservée à Janet Cardiff, qui propose un premier bilan du travail de cette artiste ayant représenté le Canada à la Biennale de Venise en 2001. Elle y remportait, avec son collaborateur George Bures Miller, un prix spécial du jury, récompense qui suivait de près le prestigieux prix du millénaire que lui a décerné le Musée des beaux-art du Canada. L'institution d'Ottawa aura le privilège cet été de montrer The Paradise Institute (2001), qui a valu au couple une présence remarquée à Venise, ce qui explique d'ailleurs l'absence de cette oeuvre clé au MACM.

Comme Montréal est l'une des trois villes à figurer sur l'itinéraire de cette exposition mise en circulation par le P.S.1 Contemporary Art Center à Long Island, l'événement offre une rare et belle occasion d'en savoir plus sur l'oeuvre. Placée sous le commissariat de Carolyn Christov-Bakargiev, rattachée au P.S.1, et coordonnée à Montréal par Réal Lussier, l'exposition regroupe une sélection des installations majeures de l'artiste ainsi qu'une présentation conçue pour le musée de quelques-unes des «promenades» in situ qui ont fait sa renommée.


À chacune des escales que compte le parcours du MACM, le visiteur est amené à faire l'expérience saisissante des fictions spatiotemporelles que l'artiste a élaborées au moyen d'éléments visuels et sonores. Cardiff n'est pourtant pas de ces artistes qui ont recours aux technologies audiovisuelles de pointe pour les effets spectaculaires, et souvent très vite lassants, qu'ils peuvent déployer. Les oeuvres de l'artiste reviennent constamment sur cette idée que l'humain a des représentations du monde grâce aux données sensibles et qu'il s'adonne, fréquemment et avec complexité, à des activités virtuelles ou à des projections imaginatives. Ces capacités de l'humain sont prises en charge dans les oeuvres de Cardiff par les technologies qui cherchent alors à exacerber ces facultés vécues au quotidien, en les dirigeant avec une adresse envoûtante.


La prédilection de l'artiste va pour les bandes sonores par lesquelles les installations parviennent à dilater le temps et à stratifier l'espace mettant par conséquent à l'épreuve les limites psychologiques et physiques de soi. C'est ainsi, par exemple, que l'homogénéité du lieu est brisée dans To Touch (1993), qui conduit le visiteur auprès d'une table en bois dont l'usure est rehaussée par de puissants projecteurs. Le passage des mains sur la table actionne par des capteurs de mouvements des bandes sonores livrant des bruits d'atmosphère et des fragments de récits fictifs parfois sordides ou érotiques que le visiteur orchestre à loisir, ou presque, sans pourtant qu'il sache l'issue ou la cohérence de ces narrations. La réussite de l'immersion fictionnelle est due à l'apparente inertie et à la modestie visuelle du dispositif, paradoxe que plusieurs oeuvres de Cardiff explorent.


Plus chargée visuellement, The Dark Pool (1995) joue sur les fictions scientifiques dans un décor hétéroclite qui rassemble des technologies datées d'une autre époque, comme ces nombreux pavillons de phonographes livrant d'autres univers sonores. Le visiteur doit cette fois déambuler dans l'installation pour les déclencher et, même si les narrations sont fréquemment interrompues ou cacophoniques, il mesure la rapidité et la souplesse avec lesquelles il peut se projeter dans un personnage fictif, prendre part à l'histoire.





Promenades complices


L'artiste emprunte aussi plusieurs mécanismes au cinéma pour provoquer des rencontres intimes avec les oeuvres, notamment la caméra subjective. Le plus efficace des moyens reste cependant la technologie d'enregistrement binaural utilisée pour restituer un espace sonore 3D que le visiteur découvre avec des écouteurs personnels. Ceux-ci donnent lieu à des superpositions de trames fictives, comme dans The Muriel Lake Incident (1999), où, en simultané, un film se déroule sur l'écran d'un théâtre en bois miniature et une intrigue se dénoue parmi les spectateurs de la salle simulés par la bande sonore au moment de l'écoute.


C'est avec la série des Walks que l'artiste a pourtant le plus exploré les potentialités du son, et des technologies en général, à façonner le rapport au réel. Un espace du musée aménage une salle où six des seize Walks de l'artiste peuvent être consultées, bien qu'elles aient été conçues initialement pour suivre, au moyen d'un discman et parfois aussi d'une caméra miniature, un itinéraire sur un site réel, souvent celui de l'institution qui a commandé l'oeuvre. Les «balades» font l'heureuse combinaison entre la visite guidée — par une douce subversion des outils didactiques du musée — et l'évasion intérieure que procure la musique d'un baladeur lors d'une promenade. À même le trajet réel arpenté, la bande sonore tisse des extraits narratifs et entraîne le promeneur, suivant les directives prononcées par l'artiste elle-même et réglant le pas sur le sien, dans des parcours étonnants. Au cours du mois de juillet, le MACM aura droit également à sa balade faite sur mesure.


Le Forty-Part Motet: A Reworking of «Spen in Alium» by Thomas Tallis, 1575 (2001) clôture magistralement l'exposition. L'oeuvre déjà saisissante du compositeur anglais reçoit dans cette installation un traitement améliorant les propriétés spatiales du son. Suivant la structure polyphonique de la pièce musicale, l'oeuvre dispose 40 haut-parleurs dans l'espace blanc étale du musée. Chaque caisse acoustique incarne une des 40 voix masculines qui ont participé à l'enregistrement du chant, si bien que l'écoute de la pièce peut autant se concentrer sur l'unité des voix que sur les résolutions harmoniques de l'ensemble. Tout le corps éprouve la pièce musicale en se déplaçant dans l'enceinte et, encore une fois, le visiteur peut alors expérimenter la relativité des positions, celle surtout exceptionnelle de se retrouver au sein d'une chorale et d'en mesurer la puissance.


À elle seule, l'oeuvre convainc de la force du travail de l'artiste, bien que chaque moment de l'exposition soit loin d'être en reste. Certainement ludiques, les oeuvres abordent cependant avec une lucidité désarmante les enjeux propres aux cultures hypermédiatiques et aux impacts de la multiplication des technologies d'immersions fictionnelles. Ces pistes sont explorées avec justesse par Carolyn Christov-Barkargiev, qui signe les textes du catalogue accompagnant l'exposition, une première monographie sur Cardiff appelée à devenir un outil précieux de consultation.