Passeurs d'art

La Dame au chemisier blanc de Janet Werner orne depuis deux ans le bureau  du président de la SODEC, Jean G. Chaput. Prêté, le tableau déménagera bientôt.
Photo: Pascal Ratthé La Dame au chemisier blanc de Janet Werner orne depuis deux ans le bureau du président de la SODEC, Jean G. Chaput. Prêté, le tableau déménagera bientôt.

Un peu de couleur, de lumière et beaucoup de sens. Les murs souvent beiges de nos institutions, et surtout ceux et celles qui les arpentent, n'attendent que ça. C'est ce que leur offre la Collection de prêt d'oeuvres d'art (CPOA) du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ), qui loue des oeuvres d'artistes québécois aux ministères et autres organes publics et parapublics depuis plus de 20 ans. Pour stimuler l'esthète qui sommeille chez le travailleur tout en diffusant l'art contemporain d'ici.

Rencontré à quelques jours du temps des Fêtes, Jean G. Chaput, président de la SODEC, a un rendez-vous important, en train de devenir une tradition, qui influera sur le quotidien de la centaine d'employés avec qui il travaille. Il doit sélectionner les oeuvres d'art québécoises qui orneront les murs de l'institution et remplaceront celles choisies il y a deux ans. «Il faut faire un peu de changement, ça fait de la peine de les voir partir, mais quand même, ce n'est pas à nous...», clame celui dont l'intuition et le sens de l'humour l'entraînent vers des choix audacieux.

Le changement commence dans le bureau même du président, qui travaille depuis deux ans sous l'oeil perçant de la dame au chemisier blanc (Girl with White Shirt) et au regard tranchant de Janet Werner. La CPOA lui réclame le portrait plus grand que nature, en vue de l'exposition Intrus, Intruders présentée dès avril au MNBAQ.

«J'ai l'impression d'en imposer plus à cause de la dame, confie, pince-sans-rire, M. Chaput. Je l'appelle la grosse face, parce que quand les gens viennent dans mon bureau, ils voient l'autorité — dans notre société, l'autorité c'est les femmes», dit-il.

Un grand tableau de Marc Séguin, un plus petit de Françoise Sullivan, un autre de Sophie Privé... Aidé par la responsable de la CPOA, Geneviève Goyer-Ouimette, M. Chaput sélectionne les photos et fiches descriptives des oeuvres qui retiennent son attention en vue du nouvel accrochage, lors d'une rencontre à laquelle Le Devoir a assisté. La SODEC n'abrite pour l'instant qu'une poignée d'oeuvres publiques, mais son président a bien l'intention d'élargir la collection en location.

«Ça amène de la vie, et c'est plaisant, commente-t-il. Ils [les gens de la CPOA] viennent nous les installer, on ne s'occupe de rien d'autre, et ce n'est pas cher. Et cela nous permet de renouveler les accrochages aussi.»

Inspirée de la Banque canadienne d'oeuvres d'art — le plus vaste programme de location au monde avec 18 000 oeuvres —, pour soutenir l'art contemporain québécois, la CPOA compte à ce jour plus de 1500 oeuvres de près de 700 artistes et circule actuellement dans quelque 70 organismes publics et parapublics du Québec.

Le coût de la location d'une oeuvre s'élève à 350 $ par année, qu'il s'agisse d'une sculpture d'Armand Vaillancourt ou d'un petit tableau d'une artiste encore méconnue de la relève, afin de donner une chance à tout un chacun. Quand on sait que La Géographie des objets, peinture de Angèle Verret, se vend à environ 8000 $ sur le marché, les avantages de la location, renouvelable tous les deux ans, ne se démentent plus.

Aiguiser le regard

Ces petites expositions semi-permanentes éveillent l'intérêt ou aiguisent le regard porté sur l'art contemporain. Les locataires «ont un rapport quotidien, évolutif, émotif avec les oeuvres, alors qu'en exposition on a un rapport plus événementiel et plus intellectuel, de compréhension et de mise en relation», indique Geneviève Goyer-Ouimette, responsable de la collection au MNBAQ, à propos des locataires, qui peuvent renouveler leur contrat trois fois pour une durée de location maximale de six ans.

Quand le Poney de Byzance de Laurent Pilon a quitté la SODEC après trois renouvellements de contrat il y a quelques années, de nombreux employés désemparés ont protesté. Signe que les gens s'habituent, parfois même malgré eux, à côtoyer l'art contemporain qu'ils jugent de prime abord rébarbatif et inaccessible. Souvent à tort.

«Les gens sont étonnés de constater qu'ils aiment l'art contemporain quand ils sortent de nos réserves, pourtant, il y en a pour tous les goûts», note Mme Goyer-Ouimette.

Depuis peu, à l'entrée des bureaux montréalais de l'INRS (Institut national de recherche scientifique), on est accueilli par une peinture éclatante de René Derouin. Aux différents étages, une, deux ou quelques oeuvres déclenchent des coups de coeur ou suscitent l'indifférence, mais jamais de regret. Dans la petite cafétéria, Le Grand Fatras de Gwenaël Bélanger a alimenté commentaires et discussions chez les chercheurs et les visiteurs. Mais le verdict positif est unanime.

«Ça met beaucoup d'ambiance; on est sensible à travailler dans un milieu où on est bien, et ça y contribue parce que c'est beau», justifie Johanne Charbonneau, directrice de l'INRS-Montréal, nouveau locataire de 22 pièces de la collection nationale. Aussi: on est un centre de recherche sur la culture, alors avant même de savoir que ça [la CPOA] existait, on se demandait comment on pourrait faciliter la diffusion d'oeuvres de jeunes artistes.»

Mais les institutions à vocation culturelle ne sont pas les seules à faire appel à la collection itinérante. À la mi-décembre, le Bureau de décision et de révision en valeurs mobilières conviait ses employés au vernissage des nouvelles pièces de sa collection temporaire...

Enrichir le lot

Tout en faisant une belle place à la relève, la CPOA, qui se veut aussi diversifiée que possible, compte également des oeuvres d'artistes en mi-carrière et plus reconnus. Chaque année, de nouvelles acquisitions viennent enrichir le lot. Toutefois avec un budget d'achat de 7500 $ la pièce, les plus grands crus viennent souvent en plus petits formats. Le concours est couru puisque le MNBAQ ne retient chaque fois qu'environ 10 % des propositions artistiques sous toutes leurs formes: oeuvres papier, installations, peinture, sculptures, estampes, textiles.

Les critères de sélection? D'abord, les artistes doivent être domiciliés au Québec, puisque le gouvernement péquiste des années 1980 a institué la CPOA en réponse à la Banque canadienne d'oeuvres d'art qui courtisait à l'époque les ministères québécois. Les oeuvres doivent pouvoir se conserver dans le temps, pouvoir entrer dans des aires de bureau et le contenu se prêter à un environnement de travail.

«Des choses violentes ou hypersexualisées n'ont pas vraiment leur place dans la CPOA, souligne Mme Goyer-Ouimette. Et on privilégie des oeuvres qui font le pont entre l'art contemporain et les néophytes.» Car tout en améliorant leur environnement de travail, les ministères et autres organismes locataires deviennent aussi des relayeurs, des passeurs d'art.

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