Pièces à conviction

MNBAQ
Michel de Broin, Machinations, Musée national des beaux-arts du Québec, Québec, © Michel de Broin.
Photo: MNBAQ Michel de Broin, Machinations, Musée national des beaux-arts du Québec, Québec, © Michel de Broin.

L'Engin de Michel de Broin trône au centre de la galerie de l'UQAM. Sculpture monumentale de forme ovoïde, elle intrigue, à l'instar d'ailleurs de plusieurs des oeuvres que l'artiste conçoit depuis un peu plus de dix ans. Récemment lauréat du Sobey Award, un prestigieux prix pancanadien qui récompense la carrière d'un artiste de moins de 40 ans, Michel de Broin intrigue avec finesse et intelligence. Autour de son engin, justement, plane un mystère dans lequel s'imbrique chacune des composantes de cette exposition (coproduite avec le Musée national des beaux-arts du Québec, où elle a été présentée l'année passée) fort à propos intitulée Machinations.

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MACHINATIONS
Michel de Broin

LES ENVAHISSEURS DE L'ESPACE II
Guillaume La Brie

Galerie de l'UQAM
1400, rue Berri, Montréal
Pavillon Judith-Jasmin, salle J-R120 jusqu'au 24 novembre 2007
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Réunissant des oeuvres récentes, des photos, des installations et une vidéo, l'expo a pour coeur L'Engin, surprenant par ses qualités plastiques dont la couleur, la forme et la texture évoquent quelque chose d'organique qui a à voir avec un oeuf ou un cocon. Le plus curieux, ce sont ses dimensions, dont on s'explique mal comment elles ont pu rendre possible l'introduction de l'objet dans l'espace de la galerie, sinon par le montage de sections au demeurant invisibles. Mystère.

C'est que cette oeuvre rappelle aussi le monde de la technique, plus particulièrement un réacteur d'avion, comme le suggère l'artiste, qui veut indirectement mettre en scène le type d'objet, pourtant jamais retrouvé, qui aurait percuté et troué le Pentagone lors des attentats du 11 septembre 2001. De Broin s'est emparé des composantes de l'histoire du Pentagone pour en exposer l'absurdité, agitant à sa façon les apparences de complot qui enrobent cet événement toujours inexpliqué.

Transgresser pour révéler

Pas seulement inspiré par les théories de la conspiration, de Broin a surtout voulu dresser un parallèle entre cet événement et la présence de son travail au sein des établissements artistiques, à commencer par le Musée national des beaux-arts du Québec, qui lui consacrait sa première exposition personnelle d'envergure en 2006 et pour laquelle le projet a été conçu. Révéler le contexte, faire voir le système par lequel une réalité, artistique ou autre, tire son effectivité et son autorité sont des préoccupations constamment réengagées dans la pratique de l'artiste au moyen de métaphores, de dispositifs mécaniques et physiques.

Les preuves manquent pour expliquer la situation? Il n'y a qu'à les fabriquer. Des photos noir et blanc dans l'espace de la galerie tirent donc les ficelles de l'histoire: L'Engin aurait d'abord surplombé le bâtiment du musée sur les plaines d'Abraham, le menaçant de son ombre ou lui faisant de l'ombre, puis aurait, de tout son poids, fracassé une de ses parois pour s'y introduire, à la manière d'un projectile lancé inopinément. Mise à rude épreuve, l'étanchéité du musée, du monde de l'art, s'avère peut-être vulnérable, mais se présente aussi comme une nécessité incontournable. Il fallait que l'artiste y entre. L'art, pour de Broin, a cette capacité de transgresser, de forcer les limites, pour principalement exposer l'objet de sa transgression sans lequel il n'existerait pas.

Une vidéo montre aussi L'Engin en action avec son moteur vrombissant. Sa facture de type amateur laisse perplexe. N'est-elle pas le gage de l'authenticité des images à une époque où filmer en direct, avec son cellulaire par exemple, donne à tous la possibilité d'être un témoin de première ligne? Mais l'image s'avère plutôt factice, balaye les doutes quant à l'idée d'une menace réelle.

L'artiste s'amuse ainsi à suggérer le danger. C'est du moins ce que laisse penser Silent Screaming, une sonnerie d'alarme enfermée à vide sous une cloche de verre. De fait, le petit marteau de l'alarme s'active vainement sur le disque de métal (actionné par un détecteur de mouvement). Son cri est étouffé. Quand la pression relâche sous le verre, l'air est transporté par un tube jusque dans un contenant rempli d'eau, l'agitant en faisant des bulles. Le système, quoique clos sur lui-même et coercitif, dégage ainsi des pertes qui génèrent à leur tour des actions parallèles inattendues, un détournement d'énergie, faisant allusion à une expérience possible du dehors.

À la manière de la surface de L'Engin qui est criblée (petites orifices ou ouverture plus grande pour permettre aux visiteurs d'entrer dans la cavité), les dispositifs de De Broin explorent d'ailleurs l'interdépendance et la porosité des mondes, celui du politique et de l'art, du factice et du vrai, du désir et du rejet.

Particulièrement soignée dans sa mise en espace, l'exposition, qui fait place aussi à d'autres «pièces à conviction» (un énigmatique faucon taillé dans le savon et une reproduction des documents de l'Opération Northwood), superpose les références, parfois trop, risquant d'obscurcir inutilement le propos. Il reste que l'expo captive longuement, surtout si on se prête au jeu de l'artiste. Il faut finalement saluer le travail de la commissaire Nathalie de Blois, conservatrice de l'art actuel au Musée national des beaux-arts du Québec, qui signe également le catalogue, celui-là aussi pertinent que magnifique et, par conséquent, à se procurer absolument.

Intrusions malcommodes

Le détour à la galerie de l'UQAM vaut doublement la peine. En même temps que l'excellent travail de Michel de Broin, il est possible d'y voir les oeuvres que le jeune artiste Guillaume La Brie a conçues dans le cadre d'une maîtrise en arts visuels et médiatiques réalisée dans le même établissement universitaire. Avec ce deuxième volet d'une série d'interventions sculpturales in situ que l'artiste a nommé Les Envahisseurs de l'espace, La Brie poursuit une exploration des objets en relation avec leur contexte à travers des avenues par nécessairement nouvelles, mais néanmoins stimulantes.

À l'UQAM, l'artiste a refaçonné la petite salle de la galerie en ajoutant des polyèdres à ses surfaces. Les murs, le plafond et le sol se prolongent ainsi dangereusement dans l'espace, débordant des limites admises du cube blanc. Ce sont des greffes étonnantes qui s'ajoutent aux composantes architecturales déjà présentes, mais qui font intrusion aussi tant leur poussée et leur poids sont encombrants. Des objets domestiques, tels qu'une lampe, des chaises et une table, ploient en effet sous la présence des polyèdres; les pattes se tordent, un pied se plie, un plan est sectionné et même un tableau peint se replie sur lui-même.

Rien ne tient plus solidement, ou sur ses pattes, dans cet univers où la fonction pratique des meubles est abandonnée au profit de la juxtaposition de leurs surfaces à celles des polyèdres. Faite de continuités et de discontinuités formelles, l'installation met en tensions, puis compénètre physiquement et métaphoriquement le monde de l'art et le monde domestique. Ludique, réfléchi et bien fait, le projet de La Brie, tout en s'inscrivant parfaitement dans la foulée du travail de Roland Poulin et de Michel Goulet, met en place un vocabulaire sculptural singulier dont il faudra assurément suivre les développements.

Collaboratrice du Devoir