Une noyade, une fin de cycle

nancy belzile
Du film qui clôt l’aventure Chrysalides / Fashion Plaza de Patrick Bernatchez — un plan-séquence autour d’une auto qui se remplit d’eau sous un rock progressif fortement narratif —, l’artiste donne un résumé éloquent: «C
Photo: Normand Blouin nancy belzile Du film qui clôt l’aventure Chrysalides / Fashion Plaza de Patrick Bernatchez — un plan-séquence autour d’une auto qui se remplit d’eau sous un rock progressif fortement narratif —, l’artiste donne un résumé éloquent: «C
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CHRYSALIDES / FASHION PLAZA
Patrick Bernatchez
Ce soir, de 18h à minuit 5455, avenue de Gaspé, Montréal
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«Le capitalisme, lance l'artiste à un moment de notre entretien, c'est le projet le plus utopiste. Oui, il fonctionne très bien, et plus que jamais. Mais il ne se peut pas, il finira pas se détruire lui-même.»

Le Fashion Plaza, avenue de Gaspé, reste non officiel, même si cet immeuble entièrement occupé autrefois par des manufactures prend des galons créatifs depuis que le Centre Clark y a déménagé ses pénates en 2002.

Clark, sa galerie, ses ateliers, c'est officiel. Mais pas le hall, pas le quai de débarquement du Fashion Plaza. Pourtant, les manifestations artistiques, plus éphémères et exploratoires qu'ailleurs, y prennent place. La soirée de performances que tenait le collectif Black Market International reste dans les esprits. Même cinq ans plus tard.

C'est pour ce côté officieux, et parce que son atelier loge au dixième étage de l'édifice, que Patrick Bernatchez a choisi le hall du Fashion Plaza pour y exposer les prémices de Chrysalides, un projet mêlant peinture, dessin, film et sculpture. Le travail dévoilé reste lui aussi officieux: c'est davantage un work-in-progress qu'une oeuvre finie, emballée et prête à emporter. «Je descends ça, pendant six heures, je le remonte après. C'est simple, c'est peu coûteux.», assure-t-il.

Patrick Bernatchez, comme bien des artistes, compte ses sous, travaille ailleurs, autrement, pour gagner sa vie. L'idée d'investir quatre fois six heures l'entrée du Fashion Plaza est née d'une certaine lassitude à attendre bourses et réponses des galeries pour mener à terme un projet. Il s'est donné une autre motivation, faisant du hall sa «galerie», aussi bancale soit-elle. «Je me force à exposer des oeuvres, je me donne le luxe de les présenter même si elles ne sont pas finies.»

Une espèce rare

Animé par le devoir d'être cohérent avec lui-même, Patrick Bernatchez a dû modifier ses propres règles. Ce soir, faute de temps et à cause de problèmes techniques, ce sont les volets 3 et 4 de Chrysalides / Fashion Plaza qui seront dévoilés en même temps. Car l'artiste tenait à respecter l'échéance d'un an, l'idée du cycle suggéré par le titre. Chrysalide, une nymphe qui se développe dans un cocon avant de devenir papillon, appelle à une fin. Une mort, en quelque sorte, thème récurrent dans l'iconographie de Bernatchez.

Du film qui clôt cette aventure — un plan-séquence autour d'une auto qui se remplit d'eau sous un rock progressif fortement narratif —, l'artiste donne un résumé éloquent: «C'est le poids de l'existence; le personnage s'écrase, il n'en peut plus du consumérisme.» Côté droits d'auteur, craint-il des poursuites de la part du roi du fast-food? «Je l'enc..., répond-il. Il produit des déchets, il est partout.»

Connu d'abord comme peintre, par des tableaux translucides où couleurs brillantes côtoient des motifs floraux ou pop, Patrick Bernatchez a dévoilé en un an ses talents de dessinateur, puis de cinéaste. Au final, l'ensemble risque d'amalgamer des esthétiques bien différentes, entre les oeuvres au crayon soignées et intimistes et les tableaux sur grands miroirs, presque trash.

Chrysalides / Fashion Plaza garde cependant toute sa cohérence par ce regard sur la création, l'évolution, et par le commentaire social. On sent d'ailleurs que l'artiste, sans le hurler sur les toits, en a grandement contre la société de consommation, contre tout ce qui peut ressembler à une norme.

Cet «artiste autodidacte», comme le dit son CV, est une espèce rare dans une époque qui valorise les diplômes. Il n'est pas membre de Clark, contrairement à sa blonde, à ses amis, à ses voisins. Enfin, loin de lui l'idée de vivre avec l'art. «Pour moi, dit-il, un tableau, c'est physique, très matériel, mais il reste une expérience. Je ne me vois pas vivre avec ça.»

Projet en élaboration, Chrysalides finira par être exposé dans les normes, disons, ce printemps, à L'Îil de poisson, à Québec, puis à Skol, ici à Montréal. Patrick Bernatchez, aussi, rentre dans les rangs. Depuis peu, une galerie privée, nouvelle (galerie Donald Brown), l'a pris sous son aile. Chrysalides / Fashion Plaza semble mettre un terme à bien des choses.

Collaborateur du Devoir

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