Photographie - D'images toniques et d'identités flottantes

Effets toniques de la couleur, frontalité du discours; les images de Ken Lum, artiste d'origine vancouvéroise, empruntent sans détour les stratégies de la publicité. Elles le font cependant avec le dessein d'en dévoiler les mécanismes car ceux-ci sont habituellement efficaces pour autant qu'ils soient dissimulés. Ken Lum, et c'est reconnu également chez les autres photographes de la très sélecte École de Vancouver (notamment Stan Douglas, Ian Wallace et Jeff Wall, qui aura été pour Lum un mentor) à laquelle il est associé, porte un regard critique sur l'image; il les assortit d'un commentaire social.

En terrain connu

Dans la rétrospective du travail photographique de Lum que présente le Musée canadien de la photographie contemporaine (MCPC), cette attitude critique est confirmée: à travers un parcours qui retrace vingt années de production, l'exposition retient surtout les explorations de l'artiste du côté du genre du portrait et de l'identité comme ils sont relayés et construits dans la société par les véhicules médiatiques de la publicité et de l'enseigne commerciale. Quiconque est au fait de l'art actuel se sentira en terrain connu. Or, l'exposition offre une occasion rare de jeter un regard d'ensemble sur un travail surtout montré à l'étranger et relativement peu à Montréal ou aux environs.

Au MCPC, le trajet s'ouvre avec des oeuvres de jeunesse où la photographie est encore au second plan. Deux performances captées sur vidéo et des livres d'art témoignent de l'esprit frondeur qui animait l'artiste à ses débuts. Mine de rien, et avec la fraîcheur de ce qui ne demeurera qu'un furtif épisode dans le parcours de Lum, émergent certains sujets qui le passionneront dans les années futures: les questions identitaires et le tissu urbain.

Une vive rupture s'affirme avec les oeuvres de la salle suivante tant elles adhèrent déjà franchement aux données plastiques que l'artiste fait encore siennes aujourd'hui et qui lui ont valu une reconnaissance internationale: la photographie couleur grand format présentée en diptyque avec une légende textuelle. La série des «Portraits-logos» du début des années 80 montre un répertoire souvent amusant d'appariements entre un portrait réalisé en studio et un logo. Le dispositif force une assimilation entre identité et consommation tout en donnant à la légende le caractère d'une «marque», d'une signature fabriquée par le façonnement judicieux de la typographie. L'emprise de la mode sur l'ancrage identitaire se révèle de manière étonnante, d'autant plus que ces images font retour sur un passé peut-être récent, mais néanmoins daté.

Du reste, on verra dans ces oeuvres des exemples tout indiqués pour illustrer un cours sur la rhétorique de l'image de Roland Barthes. Didactique et prévisible, cette série? Force est d'admettre qu'elle y échappe difficilement, le recul offert par le temps rend plus probants ces écueils. Tout apparaît trop insistant, comme si l'artiste n'avait pas su démonter une stratégie de la publicité, du moins comme elle se pratique souvent, qui consiste à saturer les vides et à contrôler étroitement la réception du message. Malgré le mode sériel qui décline les variations, malgré cette ostentation volontaire de la pose et de la fabrication, l'éloquence des oeuvres à rendre compte de la tension entre les singularités individuelles et les stéréotypes n'est pas prégnante. L'identité s'y avère monolithique et figée alors que le reproche adressé à la société de consommation est celui d'essouffler l'individu par le constant renouvellement de la mode.

Conciliations laborieuses

La série «Portraits-attributs» (1987-1991) mise sur les mêmes stratégies mais exploite avec plus de mordant la monumentalisation de personnages typés: le bûcheron, les chanteurs rock, les gens d'affaires, les policiers de la GRC, etc. Sur fond monochromatique vert, rose, bleu ou rouge, les éléments textuels, dans certains cas, amplifient les clichés des portraits qu'ils accompagnent; ils en remettent finalement et soulignent à gros traits la réduction que ces motifs préfabriqués opèrent sur des réalités souvent complexes dont les enjeux sont d'ordres politique, environnemental et ethnique.

La préoccupation pour les différences socioculturelles et les conflits qui peuvent en découler s'affirment plus clairement dans les années 90 avec des oeuvres qui s'écartent du genre du portrait. Le propos s'affine également. La banalité quotidienne sert de cadre dans la série «Portrait-textes répétés» (1993-1994), mais chacune des images cible des moments où l'état des personnages se soustrait aux impératifs de la pose: ici la colère, là la tristesse, l'abandon ou l'extaseÉ Les mots répétés dans les légendes trahissent le caractère indicible de ces instants, esquissent de modestes approximations pour les désigner, mais s'affichent pourtant dans un format qui convient à la publicité. C'est notamment le «je» incertain d'une vieille femme dans Je, je suis (1994), dont l'appartenance identitaire se brouille.

Au coeur de cette valse hésitante s'affirme le problème de la langue, élément décisif dans la définition de soi et l'identification à un groupe. On comprend l'importance de l'enjeu linguistique dans le travail de Lum avec There is no place like home / On est vraiment bien que chez soi (2000), une imposante bannière vue à Montréal en 2001 dans le cadre du Mois de la photo et actuellement affichée sur une façade du MCPC au-dessus du canal Rideau. Il s'agit d'une mosaïque qui intercale des portraits d'immigrants et des cases de couleurs, supports à des légendes textuelles dont les propos, anglais et français, affirment les malaises de chacun. Savamment orchestrée, cette «polyphonie», comme l'affirme la conservatrice Kittie Scott dans le catalogue qui accompagne l'exposition, annonce des conciliations laborieuses entre la définition d'un «chez soi» et l'appartenance à une collectivité.

Le bilinguisme des textes conjugué à la flexibilité de leur association avec les images fait de la bannière un lieu d'énonciation équivoque et pluriel; le récepteur lui-même finit par douter de la position qu'il occupe, ce qui rend la lecture de l'oeuvre d'autant plus captivante. Dans le contexte de la capitale nationale, la bannière prend des résonances toutes particulières et sans conteste s'affirme comme une des oeuvres les plus réussies de l'artiste.