Le (sur)poids du cinéma

Gros budgets, citations de cinéastes-cultes et manières démesurées, assumées, relient trois expos du Mois de la photo 2007. Les univers de Douglas Gordon, Stan Douglas et Christelle Lheureux n'aboutissent pas, heureusement, dans le même panier. Même si on ne s'en sort pas: ce 10e Mois est très cinéma. Pouvait-il en être autrement de ces «explorations narratives» défendues par la commissaire Marie Fraser?

Démesuré, vous demandez? Pour Montréal, Christelle Lheureux a reformulé, pour la huitième fois, un film de 1936, Les Soeurs de Gion de Kenji Mizoguchi. Un processus entamé en 2003 qui ne s'arrêtera visiblement pas au Québec, la version chinoise restant «à venir». Mais ce «long métrage à plusieures [sic] versions narratives» exagère finalement peu comparé au Klatsassin, de Stan Douglas, qui décortique en cinq minutes le crime du légendaire Rashomon d'Akira Kurosawa. Cinq minutes, scénarisées différemment, 850 fois, pour un total de 70 heures! Encore là, c'est peu: la projection de 5 Year Drive-By de Douglas Gordon, ralentissant au maximum un western de John Ford (The Searchers) pour qu'il corresponde au temps du récit fictif, dure, attention... cinq ans.

Ces trois projets, en jouant ainsi avec la durée, redéfinissent le rôle du spectateur, remettent en question la réception de l'art. Ce n'est pas la première fois que les limites sont repoussées (pensez au Empire de Warhol), mais l'obsession de «consommer» une oeuvre, si propre à l'industrie du cinéma, est soulignée avec fermeté.

Simple et complexe, L'Expérience préhistorique de Lheureux, exposée à la Cinémathèque québécoise, remonte aux sources du cinéma, le film de Mizoguchi étant un des premiers films parlants. Aussi, l'artiste française épluche le septième art, séparant son et image, les confrontant en deux trames presque distinctes. À la fois film, installation et performance, son oeuvre place le spectateur dans une position instable. Ses yeux ne peuvent suivre ce que ses oreilles entendent. Et pourtant, c'est de la même histoire qu'il s'agit.

Christelle Lheureux remet en question avec beaucoup de doigté la pertinence de la réédition, du remake, pour reprendre ce terme désignant habituellement la tendance cinéma à déterrer des vieilles histoires. À chaque version de ce projet «en expansion» (Marie Fraser), l'artiste demande à un auteur un nouveau scénario qu'il interprétera devant la caméra.

C'est Wajdi Mouawad qui a été invité pour le volet québécois et il va de soi que sa diction ajoute au dramatique. Son visage en gros plan fait face à l'auteure-performeuse de la version japonaise, dont la manière de dire les choses est autre. Le contraste alimente bien sûr la distorsion de l'ensemble, fait de mots, de bruits de fond et de silences. Et pour la cohésion, le film de Moziguchi défile dans la mise en scène muette et contemporaine de Lheureux elle-même.

Du côté des Douglas

Ce jeu pseudo cinématographique n'en vaut pas autant la chandelle lors des deux expériences «Douglas». À la galerie de l'UQAM, l'image fixe qu'impose le Britannique Gordon peut contester la narrativité, le concept s'épuise vite. Îuvre de longue durée, vite consommée: drôle de paradoxe. Au mieux, Gordon donne une démonstration de son pouvoir, non pas technique, mais économique — bien que Ford, en matière de droits, ne vaille sûrement pas Spielberg.

À la Fonderie Darling, Stan, le Douglas vancouvérois, n'utilise pas, lui, les images du Kurosawa. Il délaisse le Japon du VIIIe siècle pour une histoire «cow-boys versus indiens». Un choix cohérent, les films de Kurosawa, inspirés de Ford, étant souvent qualifiés de westerns japonais. La facture anti-narrative, complexe, concorde aussi avec Rashomon, admiré pour la multiplication de ses points de vue. Mais encore là, l'ampleur du projet, son côté léché, frôle davantage la célébration que la remise en question.

De Stan Douglas et Douglas Gordon, mieux valent les corpus exposés en complément. Dans le cas du premier, des images fixes tirées de Klatsassin, d'autres autonomes, qui formulent mieux questionnement narratif et critique sociale. Du second, Faire le mort. En temps réel, poésie dramatique et formelle mettant en vedette un éléphant. Déception supplémentaire: cette expo, présentée comme le premier solo à Montréal de Gordon, ne réunit que deux oeuvres, dont une du Musée des beaux-arts du Canada. Pourquoi parler d'événement?

Pas de doute, le Mois de la photo 2007, au risque de se répéter, est très cinéma. Le passage à l'Espace vidéo du quartier Saint-Henri vous en aura convaincu. Ajoutez les citations à Mizoguchi, Ford, Kurosawa, puis le suspens chez David Claerbout (Musée des beaux-arts) ou un certain croisement de jambes de Sharon Stone repris par Candice Breitz (centre Vox) et vous serez en droit de poser la question. Est-ce trop?

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Douglas Gordon

Galerie de l'UQAM, 1400, rue Berri, jusqu'au 6 octobre

Stan Douglas

Fonderie Darling, 745, rue Ottawa, jusqu'au 7 octobre

L'expérience préhistorique

Christelle Lheureux

Cinémathèque québécoise, 335, boulevard de Maisonneuve Est, jusqu'au 28 octobre

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Collaborateur du Devoir