Matière à représentation

Heartland 2007, de Dil Hildebrand
Photo: Heartland 2007, de Dil Hildebrand

Des paysages qui n'en sont pas. De la peinture qui fait presque office d'installation. Et une matière palpable, bien que disparaissant parfois au profit du motif représenté. Dil Hildebrand maîtrise l'art des illusions. Et sa première véritable expo solo, à la galerie Pierre-François Ouellette art contemporain, est un vrai coup de théâtre.

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Daniel Langevin
Galerie René Blouin, jusqu'au 30 septembre
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Dil Hildebrand
Galerie Pierre-François Ouellette art contemporain,
jusqu'au 27 octobre
372, rue Sainte-Catherine Ouest
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À peine plus expérimenté, Daniel Langevin a lui aussi droit à un solo révélateur de la force de son travail, de la peinture aussi. Chez René Blouin, dans ce même édifice Belgo plus que jamais épine dorsale du réseau montréalais des galeries (au moins trois nouveaux espaces ces derniers mois), ses neufs grands tableaux fascinent. Autant pour l'impact de ses couleurs et formes, vives et ludiques, que pour sa manière, lui aussi, de travailler la matière, le sujet pictural.

Dil Hildebrand et Daniel Langevin font la preuve que la peinture se porte très bien ici. Sur deux pôles bien distincts, pour ceux qui aiment encore affronter figuration et abstraction. Elle se porte très bien, donc, ne cessant de se renouveler: Hildebrand et Langevin ne sont présents que depuis peu. Un an pour le premier, quatre pour le second.

Superposant les plans, multipliant les détails, Dil Hildebrand signe des compositions complexes où le paysage représenté, malgré les apparences, n'est pas le sujet. Dans une sorte de mise en abîme, à l'occasion trop évidente, son oeuvre parle plutôt de la représentation. Le tableau dans le tableau, les tableaux, au pluriel, dans le tableau, faisant de cette représentation une affaire en 3D.

Dans Habitat, par exemple, les plans ne sont pas seulement multiples, ils sont si orientés dans divers sens, que l'on finit par voir un espace, un lieu, des cadres, des murs, une estrade. Chez lui, la peinture est un art de la scène. Swamp, l'oeuvre la plus grande du lot, se présente peut-être davantage comme une vue frontale d'un marécage sur fond montagneux, la limite entre représentation classique et représentation d'une représentation s'efface.

Le plaisir...

Pour sa première expo de peinture, Pierre-François Ouellette a trouvé dans ce jeune prometteur une valeur sûre, lauréat déjà d'un prestigieux concours, celui de la peinture canadienne RBC en 2006. Et même s'il donne trop à voir (trois, voire quatre corpus réunis), Hildebrand montre l'étendue de son talent, mariant autant une peinture en aplat qu'une technique au couteau, qui donne du volume à sa touche.

Cette touche, appliquée sur un paysage davantage flou comme dans la miroitante Wet, devient même élément central de l'oeuvre. Elle confronte non pas abstraction et figuration, mais surface et support, matière et représentation. Question de regards, certainement, mais il y a un évident plaisir à se faire ainsi provoquer.

Le plaisir, devant les émaux sur bois de Daniel Langevin, est tout autre, bien que son travail repose aussi dans cette réflexion portée sur la manière de titiller la représentation en peinture. Si ses surfaces lustrées, son application en aplat de la matière, ses couleurs contrastées et ses formes coulantes peuvent faire penser à l'art de François Lacasse, autre protégé de Blouin, ce finaliste aussi du concours de peinture RBC en 2006 a déjà fait sa marque. Une marque épurée, frôlant habilement avec le design, pour ne pas dire l'ornementation, et avec un univers pop, voire avec la bande dessinée pour enfant, comme le soulignait Nathalie de Blois dans le texte accompagnant le passage de l'artiste à la galerie Clark (automne 2005). Les Aisances, amusante évocation d'une gâteau bien rouge, ou d'une bouche plutôt gourmande, en donne la preuve.

Reste que son travail n'en est pas moins issu d'une réflexion sur l'élaboration d'un tableau, tel que l'exprime la série des Stianes, en vedette au Belgo. Bien de son temps, Langevin travaille à l'ordinateur, choisissant là ses formes et couleurs. L'artiste cherche ensuite avec les pinceaux à reproduire ce que l'écran lui a donné à voir. Il s'ensuit alors un dialogue entre l'obsession à faire de la peinture une affaire de matière concrète et notre inévitable dépendance à la réalité virtuelle. Fait à noter, sa couleur est appliquée en petites touches, si soigneusement, qu'elle en a l'apparence contraire.

Favorisés par le fait de se retrouver vite au sein de prestigieuses galeries, Dil Hildebrand et Daniel Langevin sont maintenant dans l'obligation de confirmer. Ils en sont sûrement capables, comme ils peuvent assumer le rôle de chefs de file de la jeune peinture, qu'elle tende vers la (non) représentation d'un paysage ou vers la (non) célébration de la peinture matière. Avec la génération de Lacasse, puis celle de Marc Séguin, Montréal reste une force en peinture.

Collaborateur du Devoir