Exposition - Armand Vaillancourt, top-modèle

Armand Vaillancourt: «Je ne peux pas détacher mon petit moi d’artiste des problèmes de la société.»
Photo: Jacques Nadeau Armand Vaillancourt: «Je ne peux pas détacher mon petit moi d’artiste des problèmes de la société.»

Dans la salle, des couples jeunes et d'âge mûr scrutent les sculptures. Des sportifs en maillot de soccer viennent de sortir. «Cela me fait penser à des nids d'abeilles, à des alvéoles», dit une jeune femme vêtue d'un élégant sari. Évoquant aussi une grille, l'empreinte coulée de ce Sans titre de 1966 est pourtant celle d'un pneu. Ici l'ordinaire devient énigmatique. Trouvant les mots pour décrire les oeuvres, la médiatrice Élaine Labrie entraîne le groupe qu'elle anime vers la suite de l'expo. «Notre public, dit Élaine Labrie, est surtout constitué de nouveaux Québécois arrivant de tous les coins de la planète. Avec Vaillancourt, ceux-ci découvrent l'art québécois.»

Responsable des expositions à la Maison de la culture Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension, Claude Morissette enchaîne. «Dans la sculpture québécoise, la figure de Vaillancourt est incontournable.» Il se réjouit de l'escale que fait ici, grâce à lui, cette présentation itinérante, une production du Musée du Bas-Saint-Laurent. «Nous avons eu la primeur. L'exposition sera présentée une seule fois à Montréal.»

Un monument

Armand le monument? Dans la rue, les gens le saluent. «Lâche pas Armand!» Héros culturel au fort capital de sympathie, Vaillancourt est resté populaire et médiatisé depuis la lointaine époque beatnik du début des années 60. Il faisait, avec sa tignasse, ses pantalons et sa marinière de cuir, la une du magazine Perspective. «Cheveuleuresque» et preux contestataire, on le retrouve sur un cheval, en armure blanche, défendant en 1971 la murale de Jordi Bonet au Grand Théâtre de Québec.

À 79 ans, «Armand» est aujourd'hui top-modèle. Il a blanchi. Ses cheveux et sa barbe christiques sont toujours longs. Visiblement en forme, il pose pour des photos de mode et des publicités. «Je le fais pour le "fun".» Il est aussi le grand frère, le grand-père ou le père Noël, le confident et tout simplement l'ami de centaines d'enfants et d'adolescents à qui, aux quatre coins du Québec, il a donné des ateliers d'art plastique. Il faut dire que les enfants, il aime bien. Il a eu sept filles et un fils qui a aujourd'hui 14 ans.

Le bouillant sculpteur, qui n'a jamais voulu gommer les antagonistes, a même survécu au courant politiquement correct, même si d'une certaine façon son activisme n'en est pas si éloigné. À tel point que Vaillancourt est davantage connu pour ses convictions et l'image qu'il projette que pour ses oeuvres.

Rectifiant le tir, la salle de Parc-Extension montre des photos de ses sculptures monumentales. Certaines pèsent 1500 tonnes. On voit ici beaucoup de fontes de bronze de petits formats plus classiques. Certaines sont coulées à partir de moules en mousse plastique. En bronze, Le Chien du Québec a longtemps fait la garde au carré Saint-Louis. Il y a des bois brûlés, des esquisses, des estampes, du papier fait main, quelques peintures, des assemblages et beaucoup «d'explorations».

Un autre coup de gueule avec cela ?

Selon le critique d'art John Grande, l'exposition dont il est le commissaire insiste sur le fait qu'aux yeux de Vaillancourt les clivages et les distinctions, celles entre l'art et la vie, entre l'art et la politique, mais aussi celles entre les différentes disciplines, n'existent pas. Chez cet instinctif, les formes surgissent comme autant d'actions, de performances, où tout explose en une irrépressible liberté. Elles se multiplient tandis que le sculpteur orchestre cet opéra de la matière. Les incessantes mobilisations de ce créateur si prompt à chahuter et à secouer la cage correspondraient à ce besoin cathartique de débordement. Armes de destruction massive. Droits des autochtones. Irak.

La torture. Bébés phoques. L'Afghanistan. Toutes les causes y passent. «Je ne peux pas détacher mon petit moi d'artiste des problèmes de la société», explique Vaillancourt.

Transdisciplinaire dès 1961, transformant une forêt de tubes métalliques en instruments musicaux, Vaillancourt a participé à cette époque aux spectacles de danse de Suzanne Verdal. Proche de la danse, Françoise Sullivan, signataire de Refus global, a appris la sculpture de la main de Vaillancourt. Elle se rappelle les fêtes données alors par Vaillancourt. Très allumé, ce dernier flambait à l'essence des billots de bois en plein Montréal. Ensuite, il farfouillait dans le feu à la façon d'un Vulcain pour retirer les rondins incandescents et en faire des sculptures. L'époque était aux premières performances.

«La compagne d'Armand, Suzanne, poursuit Françoise Sullivan, préparait une performance avec Françoise Riopelle et Jeanne Renaud, pour lesquelles je dessinais le décor. Durant une répétition générale, Suzanne et Armand semblaient se quereller. Leur relation était orageuse et ils se sont séparés. Peu de temps après, Suzanne est apparue à un bal costumé pour l'Halloween à la Casa Pedro. Elle portait un long maillot blanc. Il était incrusté de fragments de miroirs brisés jaillissant du coeur.» Oui, Suzanne! Son aveuglante beauté allait un peu plus tard inspirer Leonard Cohen en une désormais sempiternelle, et si envoûtante, rengaine.

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Sculpture de masse

Armand Vaillancourt, Maison de la culture Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension, Jusqu'au 6 septembre

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Collaborateur du Devoir

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