David Altmejd à la Biennale de Venise - Un bestiaire déluré pour le pavillon canadien

Des hommes-oiseaux, des écureuils et des dizaines de petits oiseaux habitent les oeuvres de David Altmejd. © David Altmejd, avec l’aimable autorisation d’Andrea Rosen Gallery, New York, et de Stuart Shave/Modern Art, Londres.
Photo: Des hommes-oiseaux, des écureuils et des dizaines de petits oiseaux habitent les oeuvres de David Altmejd. © David Altmejd, avec l’aimable autorisation d’Andrea Rosen Gallery, New York, et de Stuart Shave/Modern Art, Londres.

Dans les jardins de la Biennale de Venise, ce grand rendez-vous international des arts visuels, une visite des pavillons nationaux conduit inévitablement à celui du Canada. Le Montréalais David Altmejd, le plus jeune artiste à représenter le pays, n'y a pas fait les choses à moitié.

Dans le pavillon à la forme irrégulière, il a déployé tout le clinquant sophistiqué qui fait la singulière qualité de son travail depuis près de dix ans. Sans contredit, il offre une présence brillante au coeur de cette 52e édition d'une biennale plutôt dépourvue d'éclat.

Avec The Index et The Giant 2, les deux oeuvres élaborées pour Venise, les sculptures de l'artiste se font plus exubérantes que jamais. Tout droit sortis du bestiaire déluré et énigmatique qui est le sien, des hommes-oiseaux, des écureuils et des dizaines de petits oiseaux habitent l'espace, qui fait penser à un refuge aviaire fantastique. Plus loin, le géant est affaissé, mais il a une prestance indéniablement troublante.

Altmejd n'a pas hésité à accentuer les arêtes mordantes des parois vitrées du bâtiment avec un nombre affolant de cristaux et de miroirs qui s'accrochent à la sculpture centrale. Labyrinthique, le dispositif multiplie les pièges à regard, il enchante et repousse à la fois, faisant entrer le visiteur dans la logique de la transformation si chère à l'artiste. Surtout, l'ambiguïté que l'oeuvre cultive entre l'artificiel et le vivant est judicieusement servie par la présence de l'arbre réel déjà situé au sein de l'espace d'exposition et par les effets changeants de la lumière naturelle. L'intégration au lieu est ni plus ni moins organique.

Un des mérites de l'artiste, justement, est d'avoir travaillé avec les caractéristiques du pavillon, lui qui est souvent jugé ingrat, entre autres pour sa forme irrégulière. Une mauvaise actualisation, disent même certains, de la folklorique cabane au Canada. Prenons seulement les plus récentes éditions de la Biennale, avec, dans l'ordre, Janet Cardiff et George Bures Miller, Jana Sterbak et Rebecca Belmore, pour lesquelles le bâtiment était masqué par l'obscurité au profit d'installations vidéo. En soulignant dès le départ le potentiel du travail d'Altmejd à jouer la carte de l'in situ, la commissaire Louise Déry, directrice de la Galerie de l'UQAM, aura vu juste sur toute la ligne.

Arrêts obligés

La puissante impression laissée par les oeuvres d'Altmejd persiste même si, ailleurs dans les célèbres jardins de la Biennale, d'autres pavillons nationaux retiennent l'attention. À commencer par celui de la France avec Sophie Calle, qui a recruté grâce aux petites annonces son commissaire, l'artiste Daniel Buren. Elle a invité des femmes, célèbres ou non et de professions triées sur le volet, à traiter une lettre de rupture lui ayant été adressée. Le résultat, démesuré, se décline sur les murs (photos, textes et vidéos). Au nombre de 107, les participantes (correctrice, philologue, criminologue, mais aussi danseuse, clown et actrice... ) ont défié la lettre au moyen de leurs compétences, manifestement animées d'un malin plaisir à se substituer à la destinataire qui, elle, a refusé le rôle de l'amoureuse éconduite.

Dans une veine plus étroitement autobiographique, Tracey Emin, dans le pavillon de la Grande-Bretagne, secoue les affects avec des peintures à la facture naïve et expressive traçant l'histoire de ses avortements. Plus ludiques, les installations vidéo de Daniel von Sturmer dans le pavillon australien font sourire en se jouant habilement des conventions formalistes en sculpture. L'immense structure d'acier de Monika Sosnowska, pour la Pologne, occupe un registre plus grave. L'artiste semble avoir fait subir à la grille moderniste une torsion qui en dit long sur son désir de la corriger. Finalement, une découverte réjouissante au pavillon russe avec l'animation 3D du collectif AES+F GROUP, qui fait défiler dans un cyberpaysage un combat d'épées au son de la musique de Wagner.

Étant donné l'ampleur de l'événement, il serait hasardeux de poursuivre l'exercice et d'avancer le nom de favoris pour les prix Lion d'or qui seront dévoilés en octobre prochain. Soixante-seize pays, un nombre record, sont représentés cette année. Beaucoup, cependant, sont moins visibles parce que situés dans des palais dispersés à divers endroit dans Venise, à l'écart des jardins officiels. Cette configuration reprend le modèle du centre et de la périphérie qui sous-tend encore les rapports entre les différents pays du monde, une tare que plusieurs aujourd'hui veulent atténuer. C'est pourquoi le prestigieux événement compte cette année des nouveaux venus, tels le Tadjikistan et le Liban.

Le Mexique, lui, revient après plusieurs années d'absence, présentant l'excellent travail du Montréalais Rafael Lozano-Hemmer, originaire de ce pays. Une autre présence notable, donc, pour les artistes d'ici, qui se font tout de même très rares à Venise. Réunissant les oeuvres de près de 100 artistes, l'exposition internationale, qui se tient en même temps au pavillon italien dans les jardins et à l'Arsenal, ne compte de son côté pas un seul artiste canadien.

De sombres cieux

Cette exposition internationale, suivant la volonté de son directeur, l'Américain Robert Storr, est moins boulimique que les éditions antérieures. Sur le thème «Think with the Senses - Feel with the Mind. Art in the Present Tense», Storr a réuni des oeuvres qu'il souhaite capables d'éveiller les consciences. Et visiblement, la création d'aujourd'hui ne peut pas passer à côté des nombreux conflits dans le monde, comme le prouvent plusieurs photographies de type documentaire ou journalistique, une dominante à l'Arsenal.

Plus stimulantes sont les oeuvres qui, en plus de se tourner vers la guerre, interrogent le statut du document et des archives. C'est le cas de l'artiste colombien Óscar Muñoz, dont les vidéos en boucle présentent des portraits tracés à l'eau avec un pinceau et s'évaporant aussitôt pour évoquer ainsi la disparition des victimes du trafic de la drogue dans son pays. C'est aussi d'une commémoration toujours à faire que traite l'oeuvre d'Emily Jacir avec son hommage à l'intellectuel palestinien Wael Zuaiter, tué par le Mossad en 1972. Constituée de lettres, de photographies et d'articles de journaux, l'oeuvre fait état d'un récit criblé.

Les figures de la mort sont légion dans cette exposition. Squelettes, têtes de mort et pierres tombales finissent toutefois par lasser. L'artiste chinois Yang Zhenzhong nous réconcilie par contre avec le thème grâce à une oeuvre d'une grande justesse qui écorche tout en amusant. De courtes vidéos montrent des centaines de personnes, d'horizons différents, énoncer face à la caméra et dans leur langue maternelle trois mots dont la portée reste insaisissable, même si répétés: «Je vais mourir.»

Collaboratrice du Devoir

La Biennale des arts visuels de Venise se poursuit jusqu'au 21 novembre 2007. Pour info: www.labiennale.org