L'entrevue - Le globe-trotter des arts

Rafael Lozano-Hemmer
Photo: Jacques Grenier Rafael Lozano-Hemmer

Le Montréalais Rafael Lozano-Hemmer crée depuis 15 ans dans les plus grandes villes du monde des oeuvres d'art électronique et technologique d'une prodigieuse force évocatrice. Il représentera le Mexique, son pays natal, à la prochaine Biennale de Venise. Il ne reste plus, finalement, qu'à le faire découvrir chez lui, ici même.

Under Scan, Relational Architecture 11 résulte d'une commande publique passée en 2005 pour les centres-villes de Derby, Leicester, Northampton et Nottingham en Angleterre. L'immense installation interactive inonde de lumière une place publique pendant que 14 projecteurs robotisés diffusent au sol les images vidéo de riverains tournées préalablement en studio. En faisant écran à la lumière blanche, les passants révèlent ces projections animées du royaume des ombres. Touchant! Brillant! Fiat lux!

Subtitled Public, créée la même année, utilise plutôt les bustes des passants comme écrans de projection recevant cette fois des verbes conjugués à la troisième personne. Les mots suivent les visiteurs dans leurs déplacements et peuvent être échangés au fil des rencontres, «s'aime» permutant avec «sait», «cares» avec «hates». Le prestigieux musée Tate Modern de Londres vient tout juste d'intégrer l'installation interactive à ses collections.

Vectorial Elevation, Relational Architecture 4 (1999) reçoit des internautes des propositions de sculptures lumineuses réalisées par des projecteurs puissants. À Zocalo, au Mexique, puis à l'ouverture du Musée basque d'art contemporain de Vittoria, les éclairages projetaient ces feux à 15 kilomètres à la ronde.

Toutes ces oeuvres ont été conçues et réalisées par Rafael Lozano-Hemmer, un Montréalais de 39 ans. Son site professionnel disponible en ligne (lozano-hemmer.com) donne le vertige avec sa vingtaine de réalisations hallucinantes d'audace et d'intelligence présentées un peu partout dans le monde, à Madrid, Basel, Nuremberg, Mexico, Grasz, Lyon, Dublin, Lisbonne, Istanbul, Berlin, Toulouse ou Los Angeles.

Il a aussi travaillé comme commissaire pour quatre expositions, publié des livres et des articles savants, prononcé des dizaines de conférences, là encore dans plusieurs lieux mythiques, au Bauhaus de Dessau comme à l'université Cambridge.

Deux Montréalais à Venise

La prochaine grande étape le mènera début juin à la Biennale de Venise, une des plus glorieuses manifestations d'arts visuels de la planète, l'équivalent du Festival de Cannes pour ce secteur. Il y représentera le Mexique, son pays d'origine. Comme le Canada enverra David Altmejd, après un concours national remporté par la galerie de l'UQAM, deux Montréalais se retrouveront donc au centre du monde des beaux arts cet été.

Finalement, il n'y a donc qu'ici, dans sa ville, que l'on connaisse et reconnaisse si peu Rafael Lozano-Hemmer. Il a exposé une oeuvre (Frequency and Volume) dans le cadre du festival Elektra en 2005 au Musée d'art contemporain. Mais c'est à peu près tout. Heureusement, le Musée des beaux-arts de Montréal lui fera une place dans son exposition Les Vases communicants, qui sera présentée en collaboration avec la Fondation Daniel Langlois l'automne prochain. Il y reprendra Subtitled Public.

«C'est vrai que, jusqu'à maintenant, je n'ai pas réalisé de pièce publique importante dans une ville des États-Unis ou du Canada, reconnaît Rafael Lozano-Hemmer. Probablement parce que la tradition des son et lumière est plus importante en Europe, au Mexique ou en Asie. Probablement aussi parce que mes projets coûtent cher, jusqu'à un million d'euros.» Québec cassera la glace l'an prochain en reprenant le chef-d'oeuvre Under Scan, dans le cadre des célébrations du 400e anniversaire de la ville. Toronto lui fera une place cet été et New York, bientôt. «Le vent tourne.»

Hybride dès le berceau

Il faut dire aussi que ce globe-trotter des arts n'est revenu s'installer à Montréal que récemment, après un séjour d'une décennie en Espagne. Les bureaux du surdoué se trouvent dans un immeuble typique du boulevard Saint-Laurent: lofts aux étages et café branché au rez-de-chaussée. Avec ses câbles et ses écrans géants en surnombre, le local a plus l'air d'une pièce de maintenance électronique que d'un studio d'artiste.

Le joli nom double de celui-là témoigne des origines espagnoles et allemandes de ses parents. «Ma confusion identitaire a commencé dès ma conception», dit M. Lozano-Hemmer en riant.

Il est né à Mexico à la fin des années 1960. Son père et sa mère possédaient des boîtes de nuit, des salles de danse et des cabarets. «Ils avaient un énorme club de salsa. J'ai passé mon enfance avec des vedettes de ce milieu. J'aime danser, mais je ne suis pas très bon.»

L'artiste contemporain conserve bien d'autres influences des activités commerciales et divertissantes de ses parents. «Ils m'ont légué le goût de créer des environnements dans lesquels les gens aiment évoluer et expérimenter. En plus, une bonne partie de mon travail joue avec les ombres et les lumières, se veut carnavalesque et festive. Je prépare un projet avec un DJ et un autre avec le Kronos Quartet. Tout cela paraît normal pour un gars élevé dans une discothèque, non?»

Ce drôle d'enfant des clubs est arrivé ici par amour en suivant une jeune femme en Colombie-Britannique, où il a commencé ses études en en chimie. Il découvre ensuite Montréal («beaucoup plus latine, et donc à mon goût») et décide d'y terminer son bac, à l'université Concordia, en 1989. «J'avais beaucoup d'amis dans les arts, des acteurs ou des musiciens, et nous avons naturellement décidé de monter des théâtres technologiques, des performances, des installations.»

Cette période de formation lui a fait prendre conscience de son intérêt marqué moins pour le spectacle que pour les rapports entre une oeuvre et ses spectateurs. Ce sont les regardeurs qui font les tableaux, dit une célèbre formule de Marcel Duchamp. «Dès mes premières installations, j'ai tenté de faire en sorte que la seule présence d'un visiteur influe sur l'oeuvre», explique-t-il en citant le cas de Surface Tension (1992-93), une installation orwellienne où un gros oeil filmé suit du regard les visiteurs en mouvement.

Une autre ligne de force s'organise autour des projections publiques et des jeux d'échelles. Le projet 1000 Platitudes utilise des images de lettres gigantesques reproduites sur de vrais de vrais immeubles par un projecteur hyperpuissant monté sur un camion.

«Je peux aussi parler de l'influence de la chimie, où on mélange les trucs. Mais j'aime plus observer que mon travail établit des relations entre des réalités disparates. À chaque moment, plusieurs réalités coexistent. Parfois, je rapproche deux de ces réalités.»

La technologie comme seconde peau

Passionné de philosophie postructuraliste («la branche de Deleuze», précise-t-il), il se soumet parfois à la tentation conceptuelle. L'installation interactive Entanglement (2005) propose deux enseignes au néon identiques installées dans deux pièces plus ou moins éloignées, aux antipodes à la limite. Des interrupteurs et un programme informatique les relient, de sorte que les signes sont toujours allumés ou éteints ensemble, pour une illustration de l'intrication (entanglement) des particules selon la mécanique quantique.

«La science me fascine. Nos sociétés conservent une image très dix-neuviémiste de ce monde, celle des certitudes et des absolus. La science actuelle se révèle beaucoup plus complexe. C'est un monde de doutes, d'idées étranges et folles. La mécanique quantique m'inspire beaucoup parce qu'elle colporte tant de paradoxes capables de devenir des métaphores de notre propre condition. Entanglement parle des corrélations quantiques, mais aussi de la complicité et de l'interrelation des humains. Cette oeuvre parle de l'amour, même, si on veut.»

Il parle avec autant de passion de sa volonté de réinterpréter l'art cinétique (celui des mobiles de Calder, par exemple) en tenant compte des théories contemporaines du chaos. «Les modules réagissent en fait à des lois de la physique toutes simples et surtout pas au hasard. Je veux plutôt créer des oeuvres hors contrôle et même capables d'exposer leurs propres règles aléatoires.»

Il prépare une oeuvre où des robots vont interagir dans ce sens. N'empêche, il précise que sa production ne veut pas nécessairement déployer une image positive de notre société hypertechnicienne et surtechnicisée. «Pour moi, la technologie est inévitable. Quand tu vis dans une société où les gens regardent jusqu'à cinq ou six heures de télé quotidiennement, la technologie et les médias deviennent inévitables. Le dernier gars à avoir tenté d'éloigner sa société de la technique moderne, c'est Pol Pot, et l'expérience a été assez catastrophique.»

La confusion et le mélange

Il «déteste» aussi l'expression nouveaux médias. «Le postmodernisme m'a au moins appris que l'originalité n'existe plus. Certaines de mes oeuvres s'avèrent prédatrices. Elles suivent les gens. Elles les utilisent comme écrans. Subtitled Public renverse et critique la logique des caméras de surveillance. L'oeuvre se demande ce qui arriverait si ces caméras devenaient des projecteurs plutôt que des capteurs d'images. C'est un travail sinon critique, du moins interrogatif et moral. En concevant la technologie comme un outil, on en fait aussi un choix. En la concevant comme un langage, on en fait une réalité incontournable pour nous.»

Rafael Lozano-Hemmer va parler haut et fort à Venise. Le Mexique n'y a pas de pavillon permanent comme le Canada et a loué un palais où il va installer six oeuvres, trois nouvelles et trois anciennes: Surface Tension, 1000 Platitudes et Frequency and Volume, Relational Architecture 9 (2003) qui transforme le corps des visiteurs en antenne radio capable de capter des fréquences électromagnétiques. La présentation va aussi clore un cycle plus institutionnel pour l'artiste, qui souhaite maintenant revenir aux événements urbains et publics.

«Je suis Canadien et Mexicain, et j'ai aussi un passeport espagnol, conclut Rafael Lozano-Hemmer, trésor secret et vivant de Montréal. Les Mexicains sont très patriotiques. Je suis très honoré de les représenter. J'apprécie particulièrement que, pour sa première participation, ce pays m'ait choisi, alors que je suis un être hybride. Je représente la confusion et le mélange.»