Popote roulante

L'image est en mouvement. Parfois luisante, dégoulinante, juteuse ou graisseuse, elle se promène au centre-ville de Montréal, près des centres commerciaux, dans les zones industrielles ou sur les autoroutes du Québec et de l'Amérique du Nord, accrochée aux remorques de camions qui lui permettent de voyager... et d'accompagner les produits alimentaires qu'elle est censée représenter.

Depuis quelques années, les poids lourds mettant en vedette sur leurs flancs des photos géantes de bouffe — et la plupart du temps de malbouffe — sont devenus légion dans l'environnement visuel des consommateurs urbains et ruraux.

D'ailleurs, ce concept souligne autant une prouesse technique (l'impression en format géant pour l'habillage de véhicules) qu'une réalité franchement plus sombre, estime la photographe montréalaise Diana Shearwood, qui souhaite désormais, en traquant ces véhicules, dénoncer un travers de notre époque: plus la nourriture se déplace de la fourche à la fourchette, plus les humains perdent le contrôle de leur alimentation. Point barre.

En 86 clichés, exposés jusqu'au 17 juin à la galerie Articule (262, rue Fairmount Ouest, à Montréal), l'artiste passe donc à l'attaque avec Behind the Mall (Fête mobile), un projet photographique documentaire, digeste malgré le propos, qui depuis quatre ans l'a menée à courir après les camions un peu partout sur la planète: au Québec, bien sûr, mais aussi aux États-Unis, en Chine, au Maroc, en Irlande, en Angleterre, à Hong Kong...

Avec un but précis: immortaliser ces paradoxes sur essieux qui associent sur une remorque non seulement la notion de fraîcheur des aliments mais aussi l'industrialisation et l'éloignement des lieux de production.

«C'est incroyable», résume Diana Shearwood, debout devant une de ses plus belles prises: l'image d'un steak sauce au poivre format géant avec, en arrière-plan, le drapeau états-unien flottant au vent. «On ne prend jamais assez conscience de la distance que parcourent nos aliments pour arriver jusqu'à nous. Et pourtant, quand on y pense bien, cette distance est ridicule. À preuve, quand les fraises poussent au Québec en été, chez Métro, on nous vend des fraises qui viennent de la Californie!»

Orgie de gros plans

La critique est sévère. Elle est aussi largement appuyée par une mosaïque de plus de 70 prises de vue qui invitent à un incroyable voyage dans la folie alimentaire de notre époque. «C'est la réalité brute», dit l'artiste, sans substance ajoutée!

Au coeur de cet éditorial pictural, les camions de Loblaws mettant en vedette un biscuit géant et décadent aux pépites de chocolat trouvent facilement leur place. Il en va de même des beignes de Tim Hortons, des chips Lay's, des cafés Le Choix du président ou encore de la célèbre voiture hot-dog, la Oscar Meyer Wienermobile.

En exhibant leurs charmes sur les routes, ces denrées se sont un jour retrouvées devant l'objectif lucide et hautement caustique de Diana Shearwood, composant une ratatouille colorée où presque toutes les familles d'aliments du Guide alimentaire canadien sont représentées.

«Il y a la section des viandes, celle des fruits et légumes et aussi celle des céréales avec ce hamburger aux galettes de riz que j'ai croisé sur un autobus à étage à Hong Kong, ajoute l'artiste. Il y a même de l'eau, devenue un produit commercial qui voyage également beaucoup, même si on en a de la très bonne à nos portes.»

Papaye colorée, enfants à l'air malade tenant un brocoli à la main, assiette de salami et moustache souriante du fondateur des Cafés Napoléon dont le portrait figure désormais au tableau de chasse de Diana Shearwood: tout est là pour rappeler, selon elle, que l'univers de la consommation est en train de devenir hors de contrôle en se dénaturant de plus en plus au fil des centaines de milliers de kilomètres parcourus par tous ces camions.

«Le plus drôle, c'est que tout ça a commencé un peu par accident», ajoute la photographe, qui s'est déjà exprimée sur le silo no 5 à Montréal et sur les motels désaffectés de la Californie dans le cadre de projets photographiques documentaires. «Je m'intéresse beaucoup aux techniques d'impression par jet d'encre. Quand j'ai vu le camion de McDo [avec son muffin à déjeuner géant], j'ai été autant dégoûtée qu'impressionnée. Je me suis dit: comment peut-on obtenir une telle qualité d'impression et, surtout, comment fait-on pour habiller les camions avec ça? J'ai fait des recherches sur le sujet et tout a déboulé.»

Déboulé... Tellement que Behind the Mall (Fête mobile), une sélection minutieuse effectuée parmi les 200 prises de vue réalisées par la traqueuse d'air du temps, devrait elle aussi prendre la route après son arrêt à Montréal. L'exposition va en effet être présentée à Pittsburgh, aux États-Unis, ainsi qu'à Toronto, pour commencer, où les biscuits Mother's Cookies, les soupes au poulet et nouilles d'un marchand de beignes et le célèbre Hector Larivée coupant des légumes sur les camions de sa compagnie devraient faire sourire, mettre en appétit ou dégoûter. Mais aussi faire réfléchir, espère la photographe engagée.

Le Devoir

- Behind the Mall (Fête mobile), jusqu'au 17 juin 2007, Galerie Articule, 262, rue Fairmount Ouest, Montréal, www.articule.org.
1 commentaire
  • Poulin José - Inscrit 11 mai 2007 09 h 52

    Les êtres qui ne souffleront pas !!

    Quand les gens seront informer de la source de leur énergie, de la véritable consommation qu'il y a dans la mal bouffe, quand ils seront quoi est bon pour la santé et comment le préparer pour avoir une belle assiette, qu'elle soit bonne et un bon goût.

    Cela fait deux ans que je travail sur ce dossier et il est important d'informer la population même si minime soit tel si on se compare aux multinationales.

    Continuons à faire découvrir les bon coté de la bonne bouffe et de bien s'alimenter et il y en aura qui changeront leur orientation.

    Soyons actif à la hauteur de notre coeur.

    J'aimerais vous transmettre un dépliant qui est produit présentement à 100 milles exemplaires et ce n'est qu'un début.