Entre ville et banlieue

Au début des années 70, Bill Vazan a parcouru au volant de sa vieille Volks la route 37 qui serpente l'île de Montréal. Les photos de ce périple nous montrent de poussifs autobus marron et gris dépassés par d'immenses voitures antédiluviennes aux ailerons chromés.

***
RYTHMES URBAINS
Stewart Art Gallery
(Pointe-Claire)
Jusqu'au 6 mai
***

Sillonnées par des fils électriques qui dessinent leurs partitions, ces vues routières font alterner — comme en fragments — paysages industrialisés ou quasi ruraux et tranches urbaines. On a l'impression de se trouver, non plus devant une scansion homogène, mais bien devant un enchevêtrement de lieux empiétant les uns sur les autres. Hormis l'aspect rétro des voitures, l'enfilade de champs, de sites industriels et de trouées à travers les boisés et les berges de son tour de l'île donne à voir «ce qui arrive», ce qui se précipite au pare-brise. La route. Le gabarit des immeubles. Des feux de circulation. Quelques rassemblements de passants. Ce flux linéaire, Vazan le suit. Il capte ce qui défile, ce qui s'étale. Le ruban s'engouffre dans son objectif. Présenté pourtant «à la suite», l'urbain devient un espace mouvant. L'impression en est une de discontinuité.

Avec les photos de Vazan en exergue et se développant selon un esthétisme à la Wim Wenders, l'exposition Rythmes urbains est vouée à notre montréalité contemporaine. Ici, pas de monuments ni de sites précis. La ville s'y associe à un univers se défiant de toute focalisation. Les temporalités urbaines relèvent davantage d'un chaos familier et proche que de repères définis. Les panoramiques de Gwénaël Bélanger appréhendent aussi la rue comme une bande passante. De ses images floues ne subsiste qu'un défilé aux allures de «bougé» où se bousculent les séquences. Thomas Kneubüchler s'intéresse aux espaces déserts et désocialisés qui fractionnent la ville. Il photographie des parkings vus de la montagne. Ces zones résiduelles aux interstices du tissu urbain s'étendent en nocturne vers un panorama constellaire de lumières électriques trouant la nuit hivernale. Clara Gutsche photographie dans les parcs désespérément vides les jeux d'enfants dont elle retrace la géométrie des alignements. Chez David Miller, l'accent sur les photos de grands ensembles architecturaux donne l'impression d'écraser toutes traces de vie. D'une précision remarquable, ses vues d'architectures minéralisées, ces assemblages de béton, de verre et d'acier, quoique familiers, nous semblent paradoxalement étrangers.

S'attachant au contraire à l'humain, Gabor Szilasi nous dépeint des rues fourmillant de passants. Il a photographié entre 1977 et 1989 de façon frontale les façades de la rue Sainte-Catherine sillonnée par la foule. Sa déambulation est aussi une promenade chronologique. Gabor Szilasi écoute battre les pulsations du coeur en mutation de la ville tout en fixant sa mémoire. Alain Paiement se fait passe-muraille. Il a reconstitué une maison du quartier Mile-End vue en coupes ou en sections. On se sent ici un peu comme des entomologistes qui regardent vivre, non plus des fourmis, mais de douillets adeptes contemporains du cocooning. Télescopant les notions de privé et de public, le dispositif fait tomber les voiles pour détailler ce microcosme. Grâce à Photoshop et au collage, le photographe reconstruit également l'espace public, celui de la ville, qui entoure ces intérieurs. Il accentue ainsi l'effet «Péril en la demeure». Par cette astuce, Paiement met en scène ce décalage entre le «nous» et le «je», le collectif et le privé, si typique de notre époque.

***

EVERYBODY KNOWS THIS NOWHERE

Jeremy Drummond

Skol (Édifice Belgo, Montréal)

Jusqu'au 5 mai

Explorant aussi à sa façon la banlieue, l'installation de Jeremy Drummond se recentre sur une vie encapsulée tout autant par la voiture que par le foyer pavillonnaire. Se resserrant entre ces deux pôles, l'expo court sur les chapeaux de roues en vidéo et en photo. Avec ce titre massue, ce parti pris nous dit clairement que le clivage entre les résidants de la «République» du Plateau, allergiques aux bruits des tondeuses, et ceux du 450, à qui la «branchitude» donne des boutons, a encore de beaux jours devant lui!

Collaborateur du Devoir

À voir en vidéo