Les quatre saisons de Françoise Sullivan

Françoise Sullivan dans son atelier.
Photo: Jacques Grenier Françoise Sullivan dans son atelier.

Elle respire la vie et exhale l'art sous toutes ses formes. Françoise Sullivan, signataire de Refus global, grande pionnière de la danse moderne au Québec, mère de quatre enfants, sculpteure, peintre — la liste pourrait continuer, aussi longue et aussi riche que son existence —, se retrouve à la croisée de quatre projets artistiques aussi multiformes que son oeuvre.

Un livre-coffret de photographies et de dessins, deux films présentés au Festival international du film sur l'art (FIFA) et deux chorégraphies remontées par le Ballet de Lorraine, en France. Rien ne semble arrêter cette femme-orchestre de 82 ans, qui enseigne à l'université Concordia depuis 1977 et travaille chaque jour à son atelier du quartier Pointe-Saint-Charles.

Et pourquoi arrêter celle qui a inscrit le mouvement au coeur de son parcours d'artiste? Dans ses premiers tableaux comme dans ses plus récents monochromes grand format, le geste qui donne vie à la matière importe tout autant que la couleur. Un principe vital que traduit bien le film poétique Sullivan, de Lauraine André-G., présenté en compétition au FIFA les 9 et 14 mars.

Née en 1925, Françoise Sullivan étudie à l'École des beaux-arts de Montréal, où elle rencontre le groupe d'automatistes avec lequel elle fera basculer le Québec dans la modernité artistique. New York l'attire ensuite vers de nouveaux horizons de la danse, qu'elle nourrit d'improvisation et rapproche de la performance — bien avant l'heure. Mais il y aura aussi la sculpture d'acier, de plexiglas, puis, à nouveau, passionnément, la peinture. Plaisir, liberté et intuition guident ses passages d'une pratique artistique à l'autre.

Françoise Sullivan n'a rien de l'artiste tourmentée. Dans le film de Lauraine André-G., elle admet d'entrée de jeu appartenir à cette catégorie d'artistes «qui regardent [...] vers la guérison de la blessure» plutôt que ceux qui cherchent à la révéler. Ne regrette-t-elle pas son parcours touche-à-tout, qui a peut-être fait ombrage à son travail pictural, qu'elle considère pourtant comme son moteur artistique? «J'ai encore du temps», lance-t-elle en entrevue, une étincelle dans le regard. Puis: «Je suis trop gourmande», dit-elle avec ce sourire propre à l'émerveillement perpétuel, irréconciliable avec le regret.

Entre danse et peinture

Si la peinture constitue son seul véritable amour, la danse l'a conquise naturellement dès l'âge de 19 ans. «Mon ambition, c'était d'être peintre, mais la danse faisait partie de ma vie quotidienne», confie l'artiste, rencontrée dans son atelier. «Et elle revient toujours s'immiscer dans ma vie.»

Et pour cause. La dame a posé les premiers jalons de l'avant-garde chorégraphique québécoise. En 1948, sa pièce Dédale jaillit d'un mouvement de balancier du bras, qui emporte graduellement tout le corps. La danseuse évolue pieds nus, à l'écart des scènes et des codes conventionnels de la danse à l'époque. C'est l'année, déterminante pour la modernité artistique québécoise, du manifeste Refus global, qu'elle signera avec quinze de ses amis automatistes. Étonné de découvrir au Québec une figure de proue de la modernité dansante — plus propre à l'Allemagne et aux États-Unis —, le Ballet de Lorraine a d'ailleurs décidé de reprendre Dédale, que deux danseuses répétaient à Montréal la semaine dernière.

Mais déjà, en 1947, la danseuse et chorégraphe bouscule les codes en sortant la danse à l'extérieur, dans une communion inédite avec la nature. Elle veut créer et capter sur pellicule une danse pour chaque saison. La première naît à l'été 1947, aux Escoumins, avec sa mère à la caméra.

«C'était une aventure improvisée sur-le-champ, se souvient-elle. Je voyais un lieu et je me disais: "Je veux danser ici." C'était la qualité du lieu à saisir et l'intuition du moment. Il y avait un bras de terre très étroit qui avançait dans la mer et se terminait par de grosses roches toutes polies en granit rose. C'était assez spectaculaire. Je passais la plupart de mon temps là.»

En février 1948, lors d'une soirée avec un petit groupe d'amis automatistes, elle évoque le désir de réaliser aussi une danse dans la neige. «Riopelle, qui habitait à Otterburn Park, m'a dit: "Viens demain", raconte-t-elle. Ça s'est fait comme ça.» Le peintre a pris place derrière la caméra tandis que le photographe Maurice Perron croquait les envolées chorégraphiques de la danseuse sur un tapis de neige.

Si les deux films ont été perdus, les photos sont restées, grâce à un album à tirage limité entièrement conçu et édité par Françoise Sullivan en 1977. Le hic, c'est que cet album, unique témoignage de cette danse-événement à l'avant-garde des pratiques chorégraphiques, appartient en droit au photographe. La danseuse, qui en a pourtant eu l'idée et l'initiative, ne peut pas en user comme elle l'entend.

Rééditer l'histoire

D'où le projet fou de recréer les danses d'hiver et d'été, de les immortaliser à nouveau dans un album à tirage limité (100 exemplaires) et dans une vidéo du même titre, Les Saisons Sullivan (au FIFA le 10 mars), afin que l'artiste se réapproprie son oeuvre et, pourquoi pas, qu'elle réalise son rêve d'inventer aussi des danses d'automne et de printemps.

Soixante ans après les faits, quatre danseuses — Andrée-Maude Côté (printemps), Annick Hamel (été), Louise Bédard (automne) et Ginette Boutin (Danse dans la neige) — ont ainsi accepté de se mesurer aux éléments et à la chorégraphie de Mme Sullivan, levant le voile sur un petit pan de l'histoire artistique du Québec. Les costumes, les lieux, les mouvements ont été respectés le plus fidèlement possible.

«Avec les photos, j'ai essayé d'arriver à la même qualité. Ce n'était pas tout à fait possible, mais on retrouve certains mouvements», indique l'artiste, qui cherchait à retrouver davantage une énergie qu'une forme précise de mouvement. «Ce que je voulais, c'est cette confrontation avec les éléments. C'est ce qui fait la différence avec une pièce qui prend la nature comme décor et qui n'a pas une vraie relation avec elle.»

Louise Déry, de la Galerie de l'UQAM, a dirigé le projet d'album, lancé hier soir au Musée d'art contemporain, dans lequel on trouve aussi des dessins de l'artiste-peintre-chorégraphe. Manon Landry signe les photographies. Mario Côté a mené la réalisation de la vidéo. Heureux de rendre à César ce qui appartient à César, tous trois ont signé un contrat faisant de Françoise Sullivan l'unique titulaire des droits liés à l'album et la coauteure de la vidéo.

Ce qui ne l'empêche pas de poursuivre inlassablement son oeuvre prolifique. Dans son atelier, cachées derrière les immenses monochromes de la rétrospective du Musée des beaux-arts en 2003, de nouvelles toiles, qu'elle nous dévoile sans pudeur, attendent d'être exposées au printemps à Ottawa. Sans compter la reprise de ses chorégraphies par le Ballet de Lorraine et ses soirées de danse improvisée qu'elle organisait encore dans son studio, il y a quelques années, pour un public privilégié.

Autant de raisons de s'émerveiller du retour des saisons.

Le Devoir