Un sculpteur chez Gulliver

Immense, l'enfant recourbé exposé au Pavillon de l'Arsenale de la Biennale de Venise en 2001 consacrait l'artiste australien Ron Mueck. Cette oeuvre spectaculaire atteignait une perfection quasi absolue dans la reproduction. Le spectateur, toutefois, ne pouvait s'empêcher d'établir une distance par rapport à cette figure dont le réalisme est contredit par ses dimensions hors normes.

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RON MUECK
Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa
Du 2 mars jusqu'au 6 mai
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S'arrêtant à Ottawa après New York, Édimbourg et Paris (à la Fondation Cartier), une exposition itinérante de Ron Mueck est l'occasion d'admirer cinq pièces monumentales spécialement conçues pour cette tournée ainsi que d'autres pièces présentées en exclusivité à Ottawa.

Plus vrais que nature

Mueck n'a beau compter à son actif qu'une quarantaine de sculptures, car il travaille très lentement, sa célébrité est établie. Les corps qu'il réalise, le plus souvent nus, sont d'une troublante vérité. Texture de la peau, rides, veines, grains de beauté, cheveux, poils... Tout y est! Utilisant le fibre de verre et le silicone, Mueck soigne le moindre pore de peau, le plus petit plissement de voûte plantaire. Transplantés un à un, de vrais cheveux sont utilisés en guise de système pileux. Même les globes oculaires témoignent d'une humidité factice. L'épiderme semble élastique à l'exemple de la vraie peau. Chaque détail est reproduit avec un souci maniaque.

Pourtant, ici le réalisme est contredit par des dimensions hors normes. Aucune sculpture ne correspond à la taille réelle. Boy fait cinq mètres. Pregnant Women, 2,5 mètres, Big Man, deux mètres. L'immense Wild Man, un homme nu, barbu et échevelé, recroquevillé sur son tabouret, jette un regard horrifié au visiteur du haut de ses 2,85 mètres. L'homme apparaît hagard. Sa peau est marbrée d'engelures. In Bed représente une quinquagénaire de sept mètres allongée dans son lit. Perdue dans ses pensées, elle côtoie Two Woman, deux vieilles dames en manteaux, ridées et courbées. Aux côtés de ces géants, Seated Woman et Mother and Child, ou encore Angel ne dépassent pas un mètre. Allongés l'un près de l'autre, les protagonistes de Spooning Couple ne mesurent que quelques centimètres. Minuscules, l'homme et la femme ne se frôlent qu'a peine, comme surpris dans leur intimité. Tandis que la maîtrise de la ressemblance ajoute à la fascination, l'exagération des proportions contraste avec la fidélité du rendu. Les connaissances anatomiques époustouflantes entrent en contradiction avec ces dimensions manipulées et factices. Cela donne à ces oeuvres quelque chose de glaçant et d'horrifique.

En 1996, la belle-mère de Mueck, la peintre britannique d'origine portugaise Paula Rego, commande à Mueck, installé à Londres depuis 1986, une sculpture de Pinocchio pour une série de tableaux qu'elle compte dresser d'après Walt Disney. Mueck se consacrait alors à la publicité et à la télévision en fabriquant des créatures plus vraies que nature pour des séries telles Sesame Street ou le Muppet Show. Visitant l'atelier de Paula Rego, le collectionneur Charles Saatchi tombe nez à nez devant le Pinocchio de Mueck. Il propose alors à l'artiste australien de participer à une exposition qu'il organise, intitulée Sensation: Young Bristish Artists from the Saatchi Collection. Cette présentation en 1997 marque le point de départ de la vogue des «Young British Artists», avec notamment les animaux dans le formol de Damien Hirst. Mueck y expose Dead Dad. Acquise par Saatchi, cette sculpture d'environ un mètre représente le corps sans vie de son père qui venait de décéder. Suivront d'autres oeuvres, telle Pregnant Woman, vendue 817 000 $US à la National Gallery d'Australie. Depuis, ses oeuvres commandent des prix toujours plus élevés.

Des nains et des géants

Sur les traces de Gulliver, Mueck fait évoluer le spectateur dans son monde de géants et de nains en nous communiquant certaines de ses préoccupations. Théâtralisées par le socle, une chaise, des vêtements ou un accessoire, une embarcation comme dans Man with a Boat, ces figures semblent affligées d'un certain vertige. Ces sculptures opposent l'individu à la foule. Elles dépeignent ces moments cruciaux de l'existence que sont la naissance ou la mort. Mother and Child arrive à capter ce premier instant fait d'étonnement et d'angoisse qui saisit cette première confrontation entre la mère et le nouveau-né. Mueck fait des âges successifs de la vie ses sujets de prédilection. Ses oeuvres illustrent les premiers jours avec ces nombreuses sculptures de bébé, l'enfance puis l'adolescence, la maturité et la vieillesse.

L'artiste nous persuade dans un premier temps que nous nous situons face à ces oeuvres sur le terrain du réel. Les changements d'échelle introduisent un retournement dramatique. Se jouant de toute mesure, Mueck nous fait pénétrer dans le domaine de l'illusion et de la fiction. Entre vrai et faux, les repères sont brouillés bien que ces oeuvres nous parlent de rien d'autre que du vivant, de la vie et de la mort. S'attachant à cet «humain trop humain» si désespérément fragile, Mueck pose en sculpture des grandes questions fondamentales.

Collaborateur du Devoir

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