Exposition - Interaction virtuelle

Quand on s’approche, le «personnage virtuel» de Formica se «réveille».
Photo: Groupe Molior
Photo: Quand on s’approche, le «personnage virtuel» de Formica se «réveille». Photo: Groupe Molior

Avec ses plafonds bas et ses murs épais sans fenêtres, le sous-sol du Parisian Laundry ressemble davantage à un donjon obscur qu'à un espace d'exposition... Il contraste beaucoup avec les autres étages de la galerie qui sont de vastes pièces lumineuses avec de magnifiques fenêtres, poutres et planchers de bois franc (cet ancien bâtiment industriel possède un cachet exceptionnel). Mais pour exposer les oeuvres d'art plus expérimentales, ce sous-sol offre de nombreuses possibilités et permet de créer des effets intéressants. L'installation interactive Formica de l'artiste Philomène Longpré, que l'on peut voir en ce moment, en est un bon exemple.

Cette oeuvre, un système complexe de vidéos, d'écrans et circuits de tous genres, (conçu avec l'appui du groupe Molior, une organisation qui aide les artistes en début de carrière à monter des projets «innovateurs» liés aux technologies multimédias) fonctionne de manière très efficace dans l'intimité de ce lieu. Elle interpelle le spectateur et le saisit de manière directe. Lorsque l'on pénètre dans la petite salle sombre, on est tout de suite captivé.

Au début, on ne distingue presque rien. On entend un son régulier qui émane d'un écran placé au milieu de la pièce. À mesure que les yeux s'habituent à l'obscurité, on discerne alors une figure humaine sur l'écran. Elle est vêtue de rouge, un drapé enroule sa tête et sort du cadre. Il semble la soutenir. Quand on s'approche, la figure se «réveille» (l'oeuvre détecte notre présence grâce à un système à infrarouges) et s'anime. Elle se met à gesticuler, à gigoter fébrilement dans tous les sens, comme si elle essayait de sortir de l'écran pour venir communiquer avec nous. Soudain, des fils et bandes rouges apparaissent et ligotent le personnage comme un gros saucisson. C'est alors que le support commence lui aussi à bouger... L'écran s'allonge (il est composé de plusieurs lattes de plastique fixées sur une barre contrôlée par un système pneumatique, ce qui explique ce mouvement). Les «fils» sur l'écran s'étirent et se brisent. L'image déborde alors de l'écran et se projette sur le mur du fond. L'écran revient à sa taille normale et la figure, qui ressemble maintenant plus à une marionnette qu'à un personnage humain, se retrouve désorientée, les fils brisés posés à ses pieds.

Le «personnage virtuel» de Formica (ce titre rappelle le mot «fourmi» en latin et non la matière plastique que l'on utilise pour recouvrir les comptoirs) est programmé pour réagir de douze façons différentes. Les séquences ne se suivent donc pas exactement, mais elles se succèdent selon les mêmes lignes. D'après le texte de présentation, on peut discerner quatre grandes étapes. On ne nous dit pas lesquelles, mais on peut imaginer qu'il y a, d'abord, la reconnaissance (quand la figure prend vie à l'approche du spectateur), puis l'emprisonnement (provoqué par les fils et les rubans), la libération (quand l'écran s'étire), le moment d'incertitude, de faiblesse (la figure désemparée de la fin). L'oeuvre démontre ainsi, encore selon le texte, «l'importance des interrelations dans une société», et peut donc être vue comme une métaphore sur les communications humaines. Cette interprétation demeure tout de même subjective. En fait, le spectateur ne devrait pas trop se baser sur l'approche théorique, parfois un peu décousue, du texte de présentation pour apprécier l'oeuvre.

Un des grands attraits du travail de Philomène Longpré demeure avant tout la théâtralité. L'artiste mélange habilement divers éléments de la technologie vidéo pour créer un effet réussi qui s'intègre bien dans l'environnement d'une galerie. On se souvient de l'installation Octopus, présentée par l'artiste à Oboro en 2004, qui mettait en scène un jeu complexe de références entre support, film et spectateur, et cela simplement en projetant un film sur un écran découpé en lattes étroites verticales.

Cette volonté de vouloir pousser les limites établies par un moyen d'expression précis, «sortir du cadre» et expérimenter les nouvelles technologies peut d'ailleurs nous rappeler certaines oeuvres de Michael Snow. Philomène Longpré réussit à donner une vie à un personnage entièrement virtuel. En faisant cela, elle renverse les codes. Le visiteur se retrouve dans une position ambiguë, puisque il n'est pas seulement spectateur, mais participe aussi au résultat final de l'oeuvre.

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Formica

Philomène Longpré, Parisian Laundry, 3550, rue Saint-Antoine Ouest, jusqu'au 24 février, www.parisianlaundry.com

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Collaborateur du Devoir

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