Expositions - Bienvenue à « Cohencity » et à « Farleyville »

Lynne Cohen et Denis Farley ont ensemble envoyé leurs frusques à nettoyer au Parisian Laundry. Cette rencontre teinturière nous fait voir deux visions à la fois proches et décalées de l'environnement contemporain. Lynne Cohen est célèbre à l'étranger pour ses photos de lieux anonymes et déserts. Cliniques, aseptisés, ces décors inhabités semblent au départ aliénants. Farley, pour sa part, par-delà la banalité qui les accapare, cerne dans ses images à plusieurs volets ce qui resurgit de l'esprit des lieux qu'il capte: une conscience écologiste inattendue.

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POINTS D'ACCÈS

Lynne Cohen et Denis Farley

Parisian Laundry

Jusqu'au 25 février

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EFFETS DE SERRE

Denis Farley

Galerie Graff

Jusqu'au 10 mars

***Aux yeux du commissaire de l'exposition Jean-François Bélisle, le rassemblement de ces deux artistes s'imposait. Cohen et Farley proposeraient au spectateur des «points d'accès» vers l'architecture qui nous entoure et que nous subissons le plus souvent sans trop en avoir le choix. À ce titre, chacun de ces artistes aurait bâti, avec ses oeuvres, selon Jean-François Bélisle, de «véritables cités virtuelles». L'exposition propose ainsi, explique-t-il, «une fusion entre "Cohencity" et "Farleyville"».

Les photos de Lynne Cohen privilégient un univers froid. Balisés de meubles démodés, ce sont très souvent des lieux de passage entre espace public et espace privé, comme ces halls d'entrée de conciergeries quétaines des années 50. Là, une entrée offre l'assemblage insolite d'un porte- manteau et d'un tapis de laine tressée façon «campagne» sur un fond de panneaux en simili bois imitation chêne. Ailleurs, contre des panneaux réfléchissants, des plantes vertes s'étiolent, comme affectées par l'aspect si artificiel du cadre ambiant. Dans ces inventaires d'objets saugrenus, l'aliénation transparaît. Les lieux de rencontre paraissent si vides et si peu accueillants qu'ils semblent conçus avant tout pour décourager toute convivialité. Quelquefois son objectif est carrément ironique, comme lorsqu'elle nous donne à voir ces échantillons déjantés de brique artificielle, enchâssés dans d'étranges formes évoquant curieusement des attachés-cases ringards. Lynne Cohen aime les sanitaires, les laboratoires, les spa avec leurs connotations hygiéniques. C'est net. C'est propre. Cela brille. Dans ces lieux, les traces d'occupation sont escamotées. Autour de murs glacés de céramiques blanches, une piscine est impénétrable, clôturée de poteaux d'alu brossé.

Les photos de Lynne Cohen privilégient «l'habitat», le contenant architectural au détriment de «l'habité», tandis que la plupart des références à l'usager sont évacuées. Pourtant, tout à coup, certains détails, en raison même de leur incongruité, humanisent ces lieux si froids et à ce titre nous happent. On se met alors à les regarder d'un oeil nouveau initiant à partir du degré zéro une forme d'appropriation plus réconfortante.

Déplacements

Ce cauchemar climatisé, Farley, dans ses vues de «complexes» administratifs ou de tours à bureaux également «banals à en pleurer», comme le chante Édith Piaf, le «persille» d'un peu de vert, couleur de l'espoir, quand ce ne sont pas des traces du paysage où enfin on peut respirer. Un ciel étoilé se juxtapose aux images de verre et de métal d'un mur-écran. Au sein de l'un de ses polyptyques, une photographie montre le tronc d'un bouleau qui flotte à la dérive, intercalée entre d'autres photos de salles bétonnées ou plastifiées. Par-delà la tyrannie de l'angle droit et du volume brutaliste, des bourgeons en gros plan se font réseau organique à côté de l'assemblage oppressant des pavés de verre d'un mur extérieur. Tout à coup, on aperçoit dans ces immeubles la présence minuscule d'un être humain qui semble être là sans raison. Ces Déplacements — titres de la majorité de ses oeuvres — se font chocs ou tensions. Aux environnements construits anonymes, au poids du verre et du béton se juxtaposent, fantomatiques, les références à une «nature naturante» qui foisonne, palpite et transporte avec elle l'évidence d'un désir de s'évader ou de retourner aux éléments originels, à des sensations premières, en refaisant à l'envers le puzzle morcelé que nous propose l'artiste. Car pour sûr ici, comme le disait Rimbaud, «la vraie vie est ailleurs»!

Collaborateur du Devoir