Les inflorescences indéfinies du Centre Clark

Inflorescences, une exposition simple mais efficace, inaugure la saison 2007 du centre Clark. Ce parcours-hommage (la galerie a décidé de célébrer en grande pompe ses 18 ans et toute la programmation 2006-07 reflète cet anniversaire) a été organisé par la critique d'art indépendante Sonia Pelletier et rassemble les oeuvres du Canadien Max Wyse et du Français Michel Herreria. Ces deux artistes ont, en apparence, très peu en commun, mais leurs démarches picturales sont liées ici par une même recherche esthétique.

***

Inflorescences

Michel Herreria et Max Wyse

Jusqu'au 17 février

Galerie Clark

5455, avenue de Gaspé

***Le mot «inflorescence» est un terme botanique. Il désigne la disposition que prend un groupe de fleurs sur la tige d'une plante (le type d'inflorescence varie selon la plante: il peut être «défini» ou «indéfini»). C'est un mot poétique qui pique l'imagination et, dans le contexte de cette exposition, il prend une dimension symbolique. À travers ce parcours, Sonia Pelletier a voulu souligner le «soutien inconditionnel» du Centre Clark à l'art dit «pictural», c'est-à-dire la peinture et le dessin. En revisitant l'ensemble de la programmation de Clark depuis 18 ans, explique-t-elle, j'ai observé que le centre a toujours soutenu et présenté des oeuvres picturales, particulièrement celles provenant des artistes de la relève. Et ce, bien qu'à certains moments récents dans l'histoire la peinture ait été décrétée comme étant dans un état de crise ou dans un cul de sac. Cela n'a semble-t-il jamais été le cas chez Clark, où la peinture est presque devenue une tradition.

Ainsi, contrairement aux autres centres d'artistes qui privilégient en général les oeuvres plus «expérimentales» (comme les installations, les performances, les vidéos ou les sculptures in-situ), Clark a toujours accordé dans sa programmation une place importante aux pratiques du dessin et de la peinture, considérées comme plus «traditionnelles». En défendant les oeuvres picturales contre certains courants et théories dominants «à certains moments récents de l'histoire», le Centre Clark a donc fait preuve d'une certaine vision, ce qui lui donne aujourd'hui, avec le mouvement du «retour à la peinture», une place d'avant-garde, les caprices de la mode dans le milieu de l'art contemporain étant difficiles à cerner... La galerie est ainsi en mesure de jouer le rôle de la «tige» permettant «l'inflorescence» des artistes de la relève.

Une tapisserie de Bayeux surréaliste

Pour illustrer cet aspect, la commissaire a choisi de mettre en parallèle les oeuvres de Max Wyse (que l'on peut également voir jusqu'au 25 février à la galerie Plein-Sud) et celles de Michel Herreria (qui a déjà effectué une résidence au Centre Clark). Ces deux artistes présentent donc deux séries de dessins récents — des encres sur papier dans le cas d'Herreria et des techniques mixtes (qui font d'ailleurs un peu penser au travail de Neo Rausch, que l'on a pu voir récemment au MAC) dans le cas de Wyse.

Les oeuvres ont été disposées les unes à côté des autres et se suivent dans une espèce de longue frise qui fait le tour de la galerie. À première vue, cela ressemble à un storyboard ou à une bande dessinée (un téléviseur placé au centre de la salle diffuse des dessins animés de Michel Herreria renforce cet aspect). Beaucoup de visiteurs commencent d'ailleurs inconsciemment leur visite en longeant le mur de gauche pour finir par celui de droite, notre sens de lecture occidental habituel, comme s'ils s'attendaient à découvrir un récit quelconque dans cette succession d'images. Cette présentation, qui confère à l'ensemble des oeuvres un air de tapisserie de Bayeux surréaliste, donne au parcours un rythme assez harmonieux. Les deux artistes n'ont pas du tout le même style — ni, apparemment, les même préoccupations. Herreria est plus engagé politiquement, mais cela n'apparaît pas du tout à travers les oeuvres présentées ici; ses dessins, qui mettent en scène un enchevêtrement de formes humaines, font penser à un croisement entre le genre de gribouillages inconscients que l'on fait lorsque l'on parle au téléphone et un exercice d'écriture automatique visuel. Les oeuvres de Max Wyse sont moins délicates, plus expressives, mais aussi plus sombres. Elles sont réalisées sur des feuilles d'acrylique et présentent un univers étrange où s'entremêlent corps humains et formes animales. Mais malgré les différences, les dessins de ces artistes se complètent parfaitement. Les personnages chez l'un semblent devenir créatures organiques chez l'autre, et vice-versa. Les liens, les relations, les significations se tissent subjectivement dans l'imagination du spectateur.

Dans le communiqué de presse, la commissaire décrit cela en utilisant un autre concept, inspiré lui aussi du vocabulaire végétal mais qui renvoie cette fois-ci à la philosophie de Deleuze: elle parle d'une «organisation rhizomique». À l'origine, un rhizome est une racine, ou tige souterraine, qui se développe chez certaines plantes et devient, à l'air libre, une autre plante. Selon la définition que l'on peut trouver sur Wikipedia, le rhizome «se définit comme un système d'alliance en perpétuel devenir». C'est donc une belle interprétation du processus de création qui renvoie à l'autre aspect de ce parcours-«hommage»: la collaboration, l'association et la rencontre. Des qualités que le centre a su encourager lors de ses 18 ans d'existence.

Collaborateur du Devoir