De visu - Il était une fois dans l'Ouest

Tomber en pâmes, c'est tomber dans les pommes, basculer d'un coup et découvrir, avec Geneviève Chevalier, un lieu imaginaire qui semble flotter entre hier et aujourd'hui. Alliant histoire et art contemporain, l'artiste revisite, pour y croquer à belles dents, l'histoire d'un coin de Montréal. «Mon installation a pour thème le passé agricole du quartier Notre-Dame-de-Grâce — ses fameux melons de Montréal et ses vergers — ainsi que ses demeures canadiennes-françaises, explique Geneviève Chevalier. Les dernières qui subsistent sont décalées par rapport à la grille de développement urbain caractéristique du quartier.»

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TOMBER EN PÂMES

Geneviève Chevalier

Maison de la culture de Notre-Dame-de-Grâce

Jusqu'au 4 mars

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Les pommes, elles sont tout devant en entrant dans la salle d'exposition de la Maison de la culture de Notre-Dame-de-Grâce. Les branches noueuses d'un pommier semblent vouloir faire éclater les murs d'un cube blanc. Au sol, des fruits de plâtre ont roulé. Devant nous, incontournable en panoramique, la tranchée de l'autoroute Décarie, où circulent des milliers de voitures, remplit les fenêtres. Le présent surgit alors brutalement pour servir de toile de fond à cette installation-sculpture dont l'autre volet se compose de plans inclinés en diagonale, évoquant des murs ou des clôtures. Ce passage encadre une table fracassée. Des melons sculptés en plâtre jonchent le sol aux côtés d'éclats d'assiettes. Associés à une idée de choc et de cassure mais aussi de banquet sous les arbres, ces melons font référence aux cultures maraîchères qui étaient au début du XXe siècle la spécialité de ce terroir. «J'ai imaginé une scène, dit-elle, un peu comme si ces fameux melons, si réputés pour leur poids et leur goût, avaient cassé la table car ils étaient trop lourds.»

Une interrogation sur la qualité de vie

La référence à l'architecture se prolonge dans quelques photos de vieilles maisons centenaires encore bien solides. Toit dentelé de bois, balcon festonné, les vieilles briques du 3761 de la rue Vendôme semblent se perdre à travers les maisons familiales construites autour entre 1910 et 1920. Avec ses lamiers excédant la façade, une ancienne maison «canadienne» voisine s'affiche en rose. C'est la maison Décarie. Elle est accolée à cet ancien sentier sinueux emprunté par les Amérindiens, puis chemin de diligence, qui est devenu la Côte-Saint-Antoine. Cette vieille demeure témoigne encore de la tranquillité champêtre de l'ancien village de Notre-Dame-de Grâce. «Ces maisons étaient orientées vers le fleuve, explique Geneviève Chevalier. C'est pour cela qu'elles sont décalées par rapport aux rues actuelles, tantôt en retrait, ailleurs très proches.» Ces coteaux descendant lentement vers les rives éloignées était célèbres pour le melon que l'on y cultivait et que l'on exportait jusque dans les grands hôtels de New York. Avec l'annexion du village à Montréal en 1910, Notre-Dame-de-Grâce devient peu à peu une banlieue verdoyante, puis un quartier du Grand Montréal. Difficile d'imaginer que les terres si bucoliques où les Décarie et d'autres veilles familles de «NDG» faisaient pousser ce melon savoureux étaient situées là où passe aujourd'hui cette autoroute dont le tracé, à la fin des années 60, a déchiré le tissu urbain du quartier.

Geneviève Chevalier ne recourt pas aux photos nostalgiques ni aux archives. Son idée n'est pas tant de documenter avec érudition le passé du quartier et son évolution que de nous transmettre visuellement certaines de ses marques. Lançant ces pistes, elle nous parle de la course du temps. Avec une facture contemporaine, son installation nous ramène au clivage entre rural et urbain, à une interrogation sur la qualité de vie et sur notre contact avec la nature en ces temps où l'écologie nous préoccupe. Nous rapprochant de racines au vert qui ne semblent plus grâce à elle si lointaines, l'oeuvre à partir des fragments qui la composent fait se télescoper l'ici et maintenant à la mémoire qui affleure.

Maintenant installée dans les Cantons-de-l'Est, Geneviève Chevalier, 29 ans, originaire de la Côte-de-Beaupré près de Québec, a vécu quelques années dans le quartier. Cette idée de s'inspirer du Notre-Dame-de-Grâce du tournant du siècle dernier lui est venue un peu par hasard. «J'habitais pas loin de la rue Old Orchard. Ce nom m'a fait réfléchir. Ces indices nous disent ce qu'il y avait auparavant mais souvent on ne les voit pas. J'ai eu envie de les retrouver, de recréer les liens.»

Collaborateur du Devoir