Musées - Le MBAM ne fait qu'une bouchée du musée Marc-Aurèle Fortin

Cent d'un coup! La collection du Musée des beaux-arts de Montréal s'enrichit d'une centaine d'oeuvres de Marc-Aurèle Fortin en avalant le petit musée privé qui se consacre depuis un quart de siècle à la postérité du peintre québécois paysagiste.

L'incorporation a été annoncée hier matin par les deux établissements. Le MBAM prendra en charge à compter du 31 mars la série comprenant des toiles et des oeuvres sur papier. L'entente prévoit aussi le transfert des archives de l'artiste, la poursuite du travail de réalisation d'un catalogue raisonné et l'embauche des trois employés permanents du petit musée par le grand.

N'empêche, ce n'est pas de gaieté de coeur que la directrice du musée Marc-Aurèle-Fortin accepte de saborder son établissement. Avant d'en arriver là, après de longues négociations, elle a «tout fait» pour tenter de convaincre les gouvernements de lui fournir environ 300 000 $ par année, la somme manquante pour faire passer à un demi-million son budget annuel.

«Il fallait payer les employés et assurer diverses autres charges», a dit Jacqueline Sabourin, jointe par téléphone hier après-midi. Elle-même travaille depuis cinq ans comme bénévole dans le petit musée installé dans un bâtiment du Vieux-Montréal. «Nous n'avons jamais reçu de subventions et les fonctionnaires nous ont expliqué que l'État ne soutenait que les musées soutenus... »

Le don comprend quelques pièces majeures telles Arbre déraciné (vers 1928) et Commencement d'orage sur Hochelaga (vers 1940), 19 plaques gravées provenant d'un ensemble initialement évalué à une soixantaine, une trentaine d'objets ayant appartenu à l'artiste ainsi que de nombreux documents d'archives. Environ 40 % du lot provient de collectionneurs privés qui acceptent de prêter leurs oeuvres à long terme au MBAM. La transaction ne prévoit aucune compensation financière ou fiscale.

La collection couvre l'ensemble de la carrière de Marc-Aurèle Fortin, des tableaux académiques réalisés dans les années 1910 aux derniers grands arbres du début des années 1960. Elle recèle aussi des exemples de toutes les techniques utilisées et développées par l'artiste. Cet ensemble donne une vision complète des genres pratiqués par le peintre: portraits, natures mortes, scènes religieuses et paysages, de même que des représentations urbaines de Montréal.

«Avec l'arrivée de la collection du musée Marc-Aurèle-Fortin, le Musée des beaux-arts de Montréal consacrera un espace privilégié à l'artiste au sein même de sa collection dès le mois de juin 2007», a annoncé par communiqué Nathalie Bondil, directrice intérimaire du MBAM. «Par ailleurs, les archives personnelles du peintre et du musée Marc-Aurèle-Fortin continueront à être mises à la disposition des chercheurs. Le MBAM est heureux de contribuer à la sauvegarde de cet ensemble d'oeuvres et de documents et d'ainsi préserver à Montréal l'héritage de ce grand paysagiste.»

Marc-Aurèle Fortin a participé au Salon du printemps de l'Art Association of Montreal (appellation initiale du Musée des beaux-arts de Montréal) de 1911 à 1954. L'établissement lui a consacré des expositions en 1932, 1943 et 1954. Notons que le Musée national des beaux-arts du Québec prépare une nouvelle rétrospective Fortin pour le tournant de la décennie.

Marc-Aurèle Fortin (1888-1970) a produit son oeuvre pendant un demi-siècle «dans l'isolement et dans la joie». Marqué par l'impressionnisme, fasciné par Van Gogh, il travaillait surtout à l'aquarelle des paysages éclatants de lumière et de grands arbres solitaires «où s'incarne l'âme du Québec», comme le résume le site Internet de son musée.

«Marc-Aurèle Fortin est le plus grand peintre paysagiste du Québec et peut-être même du Canada, n'en déplaise à nos amis du reste du pays», tranche la directrice Sabourin. Pour elle, Fortin surpasse même les peintres du Groupe des Sept par la qualité de son travail. «Seulement, le Canada a pris soin de ses artistes-vedettes alors que nous n'avons jamais reçu un sou pour mettre en valeur la production de Fortin.» Une de ses employés criait carrément au scandale hier en notant que l'incorporation au MABM découle du peu de soutien accordé au petit musée privée depuis plus de deux décennies.

À vrai dire, le maître n'a jamais vraiment eu de chance. Dans les années 50, alors que s'imposait la révolution de l'abstraction, le paysagiste avait confié son corpus à des gens sans scrupules qui en détruisirent une partie. Marc-Aurèle Fortin perdit la vue en 1966. Il est décédé aveugle et amputé des deux jambes en 1970.

«Notre collection sera protégée et mise en valeur au Musée des beaux-arts, a conclu la directrice. Notre conseil d'administration s'est résigné à cette solution que nous accueillons avec beaucoup d'émotion parce qu'elle signifie tout de même la mort de notre propre musée.»

Le Devoir
2 commentaires
  • Félix Maltais - Inscrit 2 février 2007 07 h 48

    Subventions bien partagées ?

    Très déçu de la disparition du musée M.A. Fortin. Et d'apprendre qu'il ne recevait aucune subvention me sidère.
    F. Maltais

  • Jean-Charles Morin - Abonné 2 février 2007 11 h 50

    La marque de la société distincte.

    Il est navrant de constater une fois de plus l'incurie et l'absence d'intérêt des provinciaux qui prétendent vouloir nous gouverner envers tout ce qui définit notre culture. Une fois de plus la preuve est faite que le laisser-aller et le nivellement par le bas restent les deux mamelles qui nourrissent (ou empoisonnent, c'est selon...) notre mentalité d'éternels colonisés.