Botero de New York à Québec

New York — Au coeur de Manhattan, Fernando Botero reçoit Le Devoir. Dans le vestibule, trois de ses imposants tableaux sont posés sur le sol. Les couleurs vives de l'univers pictural du peintre éclatent sur les tons neutres de la déco. Dans le salon où Botero nous accueille, le regard est aspiré par la fenêtre ceinturant le chic appartement du 22e étage: devant nous, un panorama vertigineux plongeant vers le quartier des affaires.

Lorsqu'on pense aux oeuvres de Botero, on imagine souvent ces personnages surdimensionnés au regard fuyant et sans expression. «Je suis connu comme le peintre des femmes grosses; c'est le prix que j'ai dû payer pour ma célébrité, explique Botero dans un français à peine cassé. Mais ce n'est pas ça. Je ne suis pas le peintre des gros. Tout ce que je fais, des natures mortes, des paysages, des animaux, des gens, est fait avec un désir de volume. Parce que je pense que le volume est une dimension de la sensualité, de la plasticité et de la vie.»

Tandis que le soleil de décembre coule derrière les gratte-ciel, le peintre parle avec générosité de son parcours. En 1952, âgé de 20 ans, il quitte la Colombie pour se rendre en Europe. À la manière des artistes de la Renaissance, il étudie et copie les oeuvres des grands maîtres, principalement celles du Quattrocento. De Madrid à Florence en passant par Paris et Venise, le jeune autodidacte fait la rencontre des Giotto, Piero della Francesca, Masaccio et Uccello qui deviendront ses maîtres.

«Vous savez, on se trouve soi-même à travers ses amours. On commence à sentir... Lorsqu'on est en chemin, on ne s'en rend pas compte. Mais ces amours nous dirigent vers une certaine direction.» Le peintre révèle avoir toujours été fasciné par la façon dont les artistes du Quattrocento ont travaillé les volumes. Inspiré, il développe un style unique où l'étude des volumes est omniprésente. Il peaufine un langage pictural profondément marqué par le dialogue entre ses racines sud-américaines et les techniques européennes. Les jalons de l'univers baroque de Botero sont en place.

Le succès retentissant qu'il connaît aujourd'hui — Le Figaro le désigne comme «l'artiste vivant le plus coté de la planète» — n'a pourtant pas toujours été au rendez-vous. Le choix du figuratif dans un siècle qui a encensé l'abstraction lui a causé certaines peines en début de carrière.

«Je suis arrivé à New York au moment de la dictature de l'art abstrait. Si vous n'étiez pas abstractionniste, vous n'étiez rien, vous étiez un lépreux. Les gens ne voulaient pas vous toucher... comme si vous étiez contagieux. C'était incroyable! C'était de la discrimination totale. Je suis arrivé avec plein d'amis peintres sud-américains. Ils ont tous été convertis à l'évangile américain et ont tous été invités par des galeries. Moi, j'ai continué à croire, mais pendant 10 ans je n'ai pratiquement rien pu exposer.» Heureusement pour Botero, l'univers de l'art ne se bornait pas à New York. Sa renommée s'est tout d'abord faite entre Bogotá et les capitales européennes.

Une accusation permanente

L'exposition de Québec fera également une place importante aux sculptures de Botero. Étonnamment, il est venu relativement tard à cet art. Vers le milieu des années soixante-dix, encore une fois en autodidacte, il décide de se consacrer au rude apprentissage de la sculpture.

La troisième dimension apparaît au peintre comme le prolongement logique de son univers. À la demande de nombreux États, il organise une série d'expositions dans les centres des plus grandes villes du monde dont la première s'est tenue sur les Champs-Élysées. «Les sculptures monumentales m'ont fait connaître par beaucoup de gens qui ne vont jamais dans les musées. Quand on expose sur les places des centres-villes, c'est l'art qui vient retrouver les gens et pas l'inverse!»

Au cours de la discussion, il reviendra à plusieurs reprises sur l'importance de rendre l'art accessible au plus grand nombre. Question de joindre l'action à la parole, il a légué sa collection personnelle — comportant des toiles de Renoir, Corot, Sisley, Soutine — à la Colombie, afin que ses compatriotes puissent avoir accès à leurs oeuvres.

Derrière la couleur, la beauté et la popularité des oeuvres de Botero, on trouve bien souvent des thèmes crus et politisés. La violence, les assassinats, les meurtres et les massacres en Colombie touchent grandement le peintre, qui leur consacre plusieurs de ses tableaux les plus vibrants.

L'artiste s'est récemment indigné contre les violences faites dans les geôles d'Abou Ghraïb. Un jour, dans un avion, il lit un article du New York Times sur cette histoire. Choqué par la nouvelle et les photos horribles d'hommes torturés et humiliés, il trace des croquis. «Plus j'y pensais, plus j'en apprenais, plus j'étais en colère, furieux de ce que faisait un pays qui se présente comme un modèle de compassion, comme le lieu de la protection des droits de l'homme.» Dès ce moment, il arrête toute production en cours pour se consacrer à sa percutante série sur les prisonniers d'Abou Ghraïb. «Un tableau m'en suggérait un autre, qui m'en suggérait un autre... Pendant plus d'un an, j'étais comme obsédé par ce thème.» Après sa création en 2005, la série a été proposée à de nombreux musées et galeries américains qui l'ont systématiquement refusée. Sensibilité patriotique? L'artiste préfère ne pas se prononcer.

Finalement, fin 2006, la galerie Marlborough de Manhattan décide de présenter la collection. L'effet est immédiat. L'horreur magnifiée par la peinture sensuelle du peintre vise juste. L'exposition est remarquée. «Beaucoup de gens m'ont dit que l'expérience des tableaux était plus forte que celle des photos. Si on mélange l'événement avec la qualité de l'artiste, alors on peut faire beaucoup de dégâts! Toutes proportions gardées, les gens se rappellent aujourd'hui de Guernica par le tableau de Picasso. Au moment où les journaux ne parlent plus du sujet, que les images sont oubliées, l'art demeure... L'art est une accusation permanente!»

Aujourd'hui, à près de 75 ans, avec une production de plus de 4000 tableaux à l'huile et de 200 sculptures à son actif, l'artiste colombien est toujours passionné par son travail. «Je suis un travailleur incassable, je travaille tout le temps», dévoile sans surprise l'homme qui s'attelle à la tâche encore neuf heures par jour sept jours sur sept. Quand on lui demande ce qui, dans son legs d'artiste, lui fait le plus plaisir, il répond: «Je rencontre beaucoup de jeunes gens de vingt ou vingt-cinq ans qui me disent aimer mon travail... Je me dis: oh! là! là! il y a un espoir ici!»

Collaborateur du Devoir

***

L'Univers baroque de Fernando Botero

Du 25 janvier au 22 avril

Au Musée national

des beaux-arts du Québec

Parc des Champs-de-Bataille, Québec

418 643-2150 / 1 866 220-2150

Patrick Caux s'est rendu à New York à l'invitation du Musée national des beaux-arts du Québec.