Musées - L'héritage Cogeval

Le spectre de Guy Cogeval hante le milieu des musées québécois cet hiver. Celui qui a dirigé le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) pendant une petite décennie continue depuis de s'activer dans sa France natale — et peut-être ailleurs — pour y dénicher de nouvelles hautes fonctions. N'empêche, sa pesante absence continue de se faire sentir ici-même.

D'abord, il faudra bien lui trouver un remplaçant, un oiseau rare, capable de diriger la PME, sa centaine d'employés, son budget d'une vingtaine de millions de dollars, les rapports avec l'influent conseil d'administration, tout en exerçant un ascendant intellectuel sur l'équipe de conservateurs de l'établissement mais aussi sur les directeurs des grands musées et des grands collectionneurs du monde auxquels le MBAM emprunte des trésors. Bref, il faut une grosse tête avec de la personnalité et un carnet de bal.

En fait, la perle est déjà toute trouvée en la personne de Nathalie Bondil, conservatrice en chef de l'établissement. Elle agit comme directrice par intérim depuis le mois dernier. C'est un secret de Polichinelle du beau milieu: Mme Bondil assure plus que sa part des fonctions directrices depuis des années. C'est elle, notamment, qui a tenu le fort pendant le cancer et la longue convalescence de Guy Cogeval, au début de la décennie. C'est elle aussi qui assurait ses fonctions pendant les absences de plus en plus prolongées du directeur, également occupé à Paris, depuis deux ou trois ans.

Reste à savoir si le conseil d'administration lui offrira le poste et si elle l'acceptera, devenant ainsi le plus beau legs de Guy Cogeval à Montréal, Nathalie Bondil étant arrivée ici avec son ancien professeur de l'École du Louvre. Le MBAM se donne l'année pour régler l'épineux problème.

En attendant, les salles de la rue Sherbrooke continueront de vivre sous perfusion cogevalienne d'une autre manière, en recevant d'importantes expositions préparées sous la direction du démissionnaire. Ce second aspect de l'héritage Cogeval s'ajoute à une longue liste de fabuleux cadeaux, le directeur ayant beaucoup donné et du bon. À ce propos, la présentation de la très belle expo Girodet, le rebelle romantique se termine ce week-end.

Et ça continue. Dans un mois, le 22 février, le musée inaugure Maurice Denis. Le paradis terrestre dans son pavillon Michael et Renata Hornstein. L'artiste français disparu en 1943, membre éminent du groupe des Nabis (les prophètes), a marqué le début du XXe siècle avec son travail empreint d'un fort symbolisme poétique, mais aussi par ses écrits sur l'art.

Il s'agit de la première rétrospective de son oeuvre en Amérique du Nord. Elle a été préparée par le MBAM, le Museo d'arte moderna e contemporanea de Trento e Rovereto en Italie, la Réunion des musées nationaux (RMN) de France et le Musée d'Orsay de Paris. Une rumeur envoyait d'ailleurs M. Cogeval à la tête de ce mastodonte parisien spécialisé dans le XIXe siècle. Le principal... désintéressé l'a formellement démentie.

Deux semaines plus tard, le 8 mars, l'établissement double la mise en lançant Il était une fois Walt Disney. Ce travail pionnier présente les sources d'inspiration de l'univers de Disney, mais aussi des oeuvres modernes et contemporaines inspirées à leur tour par cet univers. Low Art et High Art en cadence, le public éclairé aime déjà ça. L'expo rassemble 300 numéros, allant du Moyen Âge au surréalisme, tout en explorant les liens du créateur de Mickey avec la littérature, l'architecture, le cinéma d'avant-garde et la musique européenne. Il était une fois Walt Disney a aussi été réalisé en collaboration avec la RMN.

Après Hitchcock et l'art et Cocteau, l'enfant terrible, il s'agit de la troisième réalisation pluridisciplinaire consacrée aux relations entre arts plastiques et cinéma sous le patronage de Guy Cogeval, le directeur-conservateur à la culture et aux intérêts encyclopédiques. Ces travaux en bonne partie montréalais ont tous abouti à Paris dans des institutions prestigieuses, comme le MBAM a également réussi le tour de force de négocier des échanges d'expositions dans les deux sens avec le musée de l'Ermitage en Russie, une tradition que voudra certainement voir se poursuivre le conseil d'administration sous une nouvelle et prestigieuse gouverne...