De Visu - Pellan, grand « manie tout » de l'estampe

Mort en 1988, Alfred Pellan aurait eu cent ans en 2006. Au Musée des beaux-arts de Montréal, l'exposition Pellan: les estampes se veut l'un des points d'orgue de cette commémoration. Soixante-douze gravures et épreuves d'artiste datant de 1968 à 1981 y sont réunies. Offert par la femme de l'artiste, Madeleine Pelland, cet ensemble représente la totalité de l'oeuvre gravé de Pellan. À côté de ce don, l'exposition fait place à quelques peintures, dessins et collages proches des estampes. L'exposition s'accompagne d'un catalogue qui documente pour la première fois cet aspect de l'art de Pellan.

Nouvelle perception

Selon le critique d'art Gilles Daigneault, auteur du catalogue, l'estampe chez Pellan aurait été passée «sous silence», et ce, «tant par le discours critique que par les instances d'exposition». Pas une rétrospective organisée depuis 1970, déplore-t-il, ne montrait des estampes. Quant aux critiques, aux livres et aux catalogues qui se sont le plus intéressés à l'art de Pellan, Daigneault les estampille sur deux pages. Ceux-ci, dit-il, auraient «trouvé le moyen de ne pas faire le moindre commentaire sur les estampes». Reste à savoir pourquoi il aura fallu tout ce temps, ce don et cette expo pour redécouvrir ce dont personne ne parlait à l'époque, y compris Daigneault, fort discret lui-même à ce chapitre.

La référence à l'estampe chez Pellan se résume ainsi à quelques mentions dans le panorama de 259 pages écrit par Gilles Daigneault sur la gravure au Québec en 1981 (en collaboration avec Ginette Deslauriers). Daigneault y associe la gravure de Pellan à un dérivé en version «prêt à porter» de sa peinture. «Règle générale, écrivait ainsi Daigneault — page 44 de La Gravure au Québec (Édition Héritage Montréal, 1981) —, les estampes de nos peintres sont moins intéressantes que leurs tableaux. Les sérigraphies de Molinari, de Rita Letendre, de Claude Tousignant, de Louis Jacque, de Fernand Toupin ou même de Pellan apparaissent comme de piètres succédanés de leurs productions picturales et n'apportent rien (qu'une certaine diffusion) à leur écriture.»

En fait, ce qui est véritablement en cause, c'est la perception que l'on pouvait avoir de cet art. Le silence des uns et des autres, tous ces préjugés à l'égard des «multiples» de Pellan traduisaient à l'époque le statut ambigu de ces sérigraphies par rapport à la peinture. Évoluant avec le temps, cette perception s'est modifiée. Aujourd'hui, notre oeil et nos conditionnements culturels voient différemment la sérigraphie, pour peu que l'on puisse démontrer que ce qu'elle apporte est original. C'est du reste l'intérêt du texte enthousiaste que Gilles Daigneault signe dans le catalogue de l'exposition actuelle. Car, on s'en doute, le critique a eu bien le temps depuis de se raviser. Chez Pellan, la sérigraphie est d'autant plus revalorisée aujourd'hui que notre sensibilité actuelle nous permet de comprendre, avec le recul, que l'artiste compose avec cet art. Il y crée quelque chose de différent par rapport à sa peinture. Ce qui, à la défense de Daigneault, n'est pas le cas des autres artistes qu'il citait en 1981. Genre perçu comme mineur durant les années 70 et destiné à «démocratiser» la peinture, la sérigraphie, notamment, avec l'essor du marché des reproductions numériques et des tirages photo, mais aussi avec les prix commandés par certains tirages, dont ceux de Warhol, a acquis ses lettres de noblesse et son autonomie.

Traits polyvalents

Il est vrai que ce sont ces correspondances entre peinture et sérigraphie qui ont agi chez Pellan comme déclencheurs. Il est aussi vrai que, chez Pellan, l'estampe est point de départ d'une oeuvre (dessin, gouache, collage) et que nombre de ses sérigraphies ne font que reproduire le modèle dont elles sont issues.

Très souvent, la gravure relève d'un travail de réinterprétation. Pellan s'empare de ses tableaux. Il les reformule alors par le biais de la gravure. L'échelle se transforme. Les couleurs s'accentuent. Ce sorcier et ce grand «manie tout» exploite à fond les possibilités de la sérigraphie. Ces tirages se saisissent d'un éclat, de cet air du temps quasi «pop» de l'époque. Ils en ressortent éblouissants de couleurs et comme épurés par rapport à certaines surcharges de la peinture de la fin de sa vie. Chez Pellan, avec en plus cet apport coloriste, l'estampe est proche du dessin dont, sous de faux airs naïfs, il est le virtuose. École de liberté et bain de jouvence, elle permet à Pellan d'aller à l'essentiel, de régénérer ses préoccupations en une sorte de bilan.

L'artiste aborde la gravure tard à la fin des années 60 auprès de Richard Lacroix. Comme pour le reste, il le fait en s'amusant. La technique l'oblige à simplifier. Dans ses tirages, la couleur pure en aplats se met au service des motifs organiques, des thèmes tels que ces cosmogonies enjouées (figures féminines, obsessions surréalistes remises au goût des années 70, jongleries acrobatiques) et ce bestiaire où une assemblée d'animaux, de poissons et d'insectes se métamorphosent. On retrouve aussi la suite de la Nuit des rois (1973), d'après les costumes de la pièce donnée aux Compagnons de Saint-Laurent en 1946.

Une série d'images imprimées en 1975 à la Guilde graphique pose une question brûlante d'actualité. Pellan se voyait-il en père Noël? Sur certaines feuilles, saint Nicolas se glisse, furtif, en couleurs primaires parmi les astéroïdes de neige, les flocons et les nuages roses et bleus. Une des estampes des pères Noël nous montre le bonhomme en peintre à la barbe blanche. Cadeau? Autoportrait? Réflexion sur le plaisir de la création? Avec palette et pinceaux, Pellan donne forme à un sapin sur la toile adossée à son chevalet. Le livret-catalogue s'insère dans un boîtier comprenant en outre 24 cartes de souhaits avec leurs enveloppes. Ce côté «paquet cadeau» est aussi très de saison.

Collaborateur du Devoir

***

PELLAN: LES ESTAMPES

Musée des beaux-arts de Montréal

Jusqu'au 25 mars