De Visu - Chantre en bâtiments

Photos: Marc Cramer. Imprimé en bas de vignette, ce crédit se retrouve dans les meilleures revues de design et d'architecture. «Dans ce domaine, ses photos font référence», nous dit Ginette Gadoury, maître d'oeuvre du magazine de design Intérieurs. Installé au Québec au milieu des années 70, Marc Cramer tâte d'abord un peu de tout: mode, reportage, portrait, avant de «plonger» dans la photo architecturale. «L'exposition nous permet de comprendre comment Marc Cramer, qui a documenté une grande partie de la production architecturale récente au Québec, possède également un regard capable de saisir l'aspect poétique d'un lieu ou d'un bâtiment», explique Odile Hénault, observatrice de longue date de la planète archi. C'est elle qui a suggéré à Marc Cramer, il y a une dizaine d'années, de se lancer dans cette voie. Cramer avait abandonné alors la photo pour le design.

«Je tente à la fois de prolonger mes préoccupations d'artiste tout en répondant aux demandes du client. J'essaie également de me faire plaisir, reconnaît Marc Cramer. Est-ce si antinomique?» Amoureux des «formats carrés», Cramer s'est servi longtemps d'un vieil Hasseblad avant d'envisager avec une certaine ambivalence son passage au numérique. Son appareil, il l'utilise de la même façon que les architectes avec qui il travaille jouent du crayon HB ou du logiciel de CAO. Si le dessin d'architecture permet tout autant la communication du projet à travers toutes ses étapes, ses notations nous font aussi pénétrer au coeur de la pensée d'un architecte. Seul témoignage du bâtiment fini, la photographie est également inhérente au système de représentation de l'architecture. Cramer, en un sens, divulgue, fait connaître et publicise un bâtiment tandis que ses images sont diffusées dans une soixantaine de publications telles Tassorien en Turquie, Arca en Italie, Objekt aux Pays-Bas, Architectura UFX en Espagne, d'autres magazines en Asie... et plus près de nous, Canadian Architect ou ARQ.

Bijoux invisibles

Dans ses photos, Cramer semble se préoccuper autant de la lumière, de la couleur, du jeu des volumes que d'archi au sens strict. «Ces photos sont à la limite des tableaux abstraits», analyse Georges Adamczyk, directeur de l'École d'architecture de l'Université de Montréal et commissaire de l'exposition. Selon lui, Cramer ne se contente pas de «décrire visuellement des constructions concrètes ou d'amplifier certaines métaphores chères au langage des architectes qu'il illustre». En fait, les espaces s'y révèlent davantage à travers «des fragments, certains détails tectoniques et plastiques». Cramer recherche ce que lui-même appelle «les bijoux invisibles de ces grandes constructions».

Outre des projections de diapos, l'exposition se concentre sur quatre projets récents qui restituent en plus exhaustif son parcours. Devant chacun, une vitrine rassemble les revues dans lesquelles les photos ont été publiées, quelques plans, parfois une maquette. Chaque «station» s'accompagne de planches contacts sur lesquelles des images ont été recadrées au trait et d'autres observations, griffonnées par les clients. Il est révélateur d'apprendre que ceux-ci sont les architectes du projet photographié et non le directeur artistique ou l'éditeur du magazine à qui les photos sont destinées. Le Perimeter Institute for Theoritical Physics de l'Université de Waterloo (Saucier + Perrotte) se dévoile en une vingtaine de photos. Les textures des murs de béton servent d'arrière-scène à une balustrade métallique. À l'extérieur, la fenestration biscornue crée un rythme intrigant. Les photos alignent les passerelles qui traversent le jardin et percent le bâtiment. La lumière extérieure saturée sous un ciel d'un bleu électrique fait ressortir les variations des gris multiples, à la fois sombres et métalliques, de cet univers minéralisé. Cette ambiance épouse les modulations infinies des murailles d'ardoises ou des rochers précambriens de la vallée du Saint-Laurent. Cela, Marc Cramer, qui connaissait bien les paysages de prédilection des architectes, le rend bien tout comme il fait ressortir l'originalité énigmatique de ce centre de recherche.

La couleur

Dans une dizaine de photos du pavillon J. Armand Bombardier de l'Université de Montréal (Provencher, Roy et associés), la couleur se fait signal. L'éclat de vif orange d'un pan de mur chevauche deux étages et nous dirige vers l'oasis du jardin intérieur. Là encore, Cramer cherche les repères. Il jauge les détails. Suivant toujours les pistes de la couleur, sa vision du Théâtre du Vieux-Terrebonne irradie de rouge. Il s'attarde sur le mobilier ancien des loges, sur les chaînons d'un rideau métallique. Cherchant des percées sur l'extérieur, Cramer, souvent à travers le reflet des vitres, nous fait deviner la flèche du clocher de l'église, le paysage riverain, la trame patrimoniale de la rue où s'insère cette réalisation de l'Atelier Tag. Dans le cas du pavillon Lassonde (Saia Barbarese Topouzanov), ses prises de vue s'engouffrent en contre-plongée. Les photos encadrent l'articulation de la brique et du verre à l'extérieur. Une fois de plus la couleur se fait flux.

«Marc Cramer ne se limite pas à documenter lieux et bâtiments, selon Odile Hénault. Ils nous en offre une interprétation toute personnelle.» Georges Adamczyk renchérit: «Les photos architecturales de Marc Cramer pourraient évoquer la géométrie des peintures d'un Richard Diebenkorn. Si elles célèbrent certains exemples particulièrement toniques de l'architecture récente, ce sont aussi des oeuvres photographiques autonomes.»

Créations d'accord! Mais ces photos qui nous jettent de la poudre aux yeux et mobilisent notre imaginaire ne tricheraient-elles pas en prétendant, en un même combat, témoigner de la vitalité d'un projet? Pour le pavillon Lassonde, on se demande si cette réalisation est aussi tonique que nous le montre le talent du photographe. Ces saturations, ces recours abusifs au grand angle ne font-ils pas ici trop «transformés»? Le réflexe est de vouloir se rendre sur place, de constater par soi-même. Cramer est-il au service de l'hommage ou de la vérité? Et si en fin de compte il se situait à mi-chemin?

Collaborateur du Devoir

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ARCHITECTURE PHOTOGRAPHIÉE

Marc Cramer

Centre d'exposition de l'Université de Montréal

Jusqu'au 17 décembre