La guerre. Yes sir !

JUBILEE

Photographies de Bertrand Carrière

Salon B

Jusqu'au 7 janvier

(514 825-4231)

913, c'est le nombre de Canadiens morts sur la plage de Dieppe, lors du débarquement avorté du 19 août 1942. C'est aussi le nombre de portraits d'hommes qui ont prêté leur visage au photographe Bertrand Carrière. Ces photographies contemporaines d'étudiants, d'artistes, mais aussi de militaires de la base de Valcartier, Bertrand Carrière les a plantées «comme autant de petites stèles photographiques, un cimetière d'images» entre les galets de la plage de Dieppe le 18 juillet 2002. «J'ai voulu, explique-t-il, créer une oeuvre dans le paysage même du drame, une oeuvre qui soit un monument éphémère où des centaines de visages d'hommes anonymes nous regardent.»

Parmi les photographies sépia que nous présente aujourd'hui Carrière et qui documentent cette installation, certaines sont tombées à cause du vent. D'autres flottent sur la mer, emportées au large. Par ces visages à l'identité muette, l'artiste présente ce qui ne peut être présentable. Ces portraits anonymes sont autant de témoignages qui apparaissent comme en discontinu face à notre mémoire. Des générations se croisent. Les individualités disparaissent au profit de la reconstruction d'une histoire à la fois mise en scène et mise en cause. Bien que toute volonté de dénonciation soit absente des photos de Carrière, celles-ci nous permettent de rester aux aguets et de mieux nous questionner sur ce qui a été saisi. Héros? Chair à canons? Morts inutiles? Se situant en marge d'une commémoration officielle, ces interrogations sans réponses se bousculent. Ici, l'image est bien loin de valoir pour elle-même. Ce qui est visé, c'est bien sûr une dramatique absence, mais surtout le décalage entre l'image et les mots. Ces mots qui expliqueraient, justifieraient ou examineraient, critiques ou objectifs, cette page d'histoire. C'est ce choc et ce poids qu'en l'occurrence ces visages portent, comme en surimpression.

Tout récent, un ouvrage intitulé Dieppe. Paysage et installation (Éditions des 400 Coups) documente tous les aspects de ce projet personnel de Bertrand Carrière. Le livre s'ouvre sur une lettre particulièrement émouvante. Participant à l'opération Jubilee, nom de code du raid de Dieppe, un jeune soldat écrit à ses parents à bord même de la péniche du débarquement. Dans le fracas des explosions et les sifflements des balles, la lettre nous restitue un peu de ces mots manquants, un «vécu» fugitif. Tandis que le jour se lève, sur la côte française, la ligne de feu se découvre devant lui. Soudain, à ses côtés, une péniche d'assaut est frappée. «Tant de camarades et d'amis qui étaient là voilà deux minutes sont disparus pour toujours. C'est horrible. D'autres groupes ont été touchés et ont subi le même sort... Si je devais être parmi les victimes, Jacques vous apprendra ce qui m'est arrivé, car nous avons fait la promesse de le faire pour l'un comme pour l'autre au cas où l'un de nous deux ne reviendrait pas.» Quelques minutes plus tard, Robert Boulanger est touché: une balle en plein front. Il meurt avant même d'avoir pu fouler les galets de la plage. Originaire de Grand-Mère, Robert Boulanger venait d'avoir 18 ans.

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LOUIS JACQUES

Galerie Han Art

Jusqu'au 4 décembre

(514 876-9278)

Dégradés, vibrations, suggestions de cosmos, effets de fusion et de stridence atténués comme dans un fondu ouaté... Depuis près de 40 ans, le peintre Louis Jacques (né en 1919) explore dans ses toiles la couleur en la modulant au rouleau. À partir de 2000, les huiles plus récentes s'épurent. Elles ruissellent de clarté aveuglante. Tandis que le blanc domine, sous l'influence de l'art inuit, des formes morcelées, anguleuses, tribales, contrastées y affleurent comme en filigrane.

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CUT/GERVAIS, MIGONE, ROBERT

Galerie Leonard & Bina Ellen

Université Concordia

Jusqu'au 25 novembre

(514 848-2424)

Cut. Ici la coupe impose, entre son, installation et performance, ses chocs, ses hiatus, ses doubles pièges. Raymond Gervais fait se rapprocher non sans collusion son et obscurité. En autant de rebuts à recomposer, des phrases se découvrent à travers l'obscurité dans le faisceau de la lampe de poche. Documentant d'autres ruptures, l'exposition nous livre des vidéos où des diagrammes répétitifs sont confrontés à des répétions de chiffres ânonnées par des quidams. Une autre installation de Jocelyn Robert aligne des haut-parleurs derrière une photographie représentant, somptueuse, une vieille machine à écrire. Nostalgique, luisante et sonnante comme une boîte à musique, témoignant d'une technologie d'un autre âge, l'objet trône en grand format, fascinant. Alors que l'on s'attend à entendre, ardent, le martèlement rythmique et répétitif craché par ses touches nacrées, par un autre leurre ce que l'on parvient à écouter, si décalés, ce sont les sifflements amplifiés d'une imprimante électronique!

Collaborateur du Devoir