De Visu - Redon avant la couleur

Curieux artiste, que cet Odilon Redon (1840-1916). Avant d'employer une première fois la couleur à 60 ans, Redon travaillait seulement en noir et blanc! Le premier il abolit les distinctions traditionnelles entre dessin, peinture et estampe. Et avec lui la conception traditionnelle de la lithographie, et sa fabrication artisanale en atelier par une série d'ouvriers spécialisés, en prend un coup.

Le Cabinet des estampes du MBAM nous fait découvrir quelques-uns de ses plus spectaculaires tirages. On y voit, célèbres, Pégase captif ou l'Îil. Là, une insolite montgolfière évoque un oeil flottant dans un ciel nuageux. Les attaches de la nacelle suggèrent la vision en autant de rayons émergeant d'une tête. Certaines de ses estampes sont prêtées par le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa.

Proche de Goya, de Gustave Moreau, se réchauffant comme eux au «soleil noir de la mélancolie» (Nerval), cet artiste si significatif du mouvement symboliste crée des monstres inoubliables. Ces êtres hybrides sont saisis dans une vision tournoyante et semblent hantés par la folie. Exprimant une vive charge émotive, ces noirs, selon Redon, se font autant de couleurs aux reflets sombres. Au fusain il expérimente sans relâche différentes textures et différents grains ensuite essuyés sur la feuille avec des chiffons et des papiers. En litho, l'artiste tente d'abord de refaire les mêmes effets et de multiplier ses dessins. Explorant les qualités spécifiques de cet art, Redon renouvelle par la suite le travail sur pierre par une remarquable maîtrise des effets propres à cette technique du noir et blanc. «L'avenir de la lithographie, s'il y en a, écrit-il, gît dans les ressources encore à découvrir du papier qui transmet si parfaitement sur la pierre les plus fines et les plus mobiles inflexions de l'esprit.» Sa méthode de travail en fait un précurseur du surréalisme. Redon la décrivait ainsi. Il fait d'abord des efforts surhumains pour reproduire quelque chose. N'importe quoi: une main, un caillou, un brin d'herbe... «Je sens alors une ébullition mentale à venir. J'ai alors besoin de me laisser aller à la représentation de l'Imaginaire.»

Leçon de ténèbres

En 1878, un voyage aux Pays-Bas lui fait découvrir les oeuvres de Rembrandt. Impressionné par le clair-obscur, il apprend la lithographie auprès de Fantin-Latour et de Rodolphe Bresdin, de qui il admire la technique et l'Imagination fantastique. Grâce à Bresdin, Redon se lance dans «ces essais façonnés irrégulièrement hors des méthodes traditionnelles suivies pour le travail sur la pierre». Il apprend de Fantin-Latour la technique du papier-report, «excellent pour l'improvisation», dont on voit au MBA des exemples. À cela s'ajoutent ses préjugés contre la couleur, suspectée de «facilité». Redon consacre une douzaine de suites à la lithographie. Il illustre Poe, Baudelaire et Les Fleurs du mal. Il se fait connaître dans les cercles de l'avant-garde littéraire. À trois reprises, Redon s'attache à La Tentation de Saint-Antoine d'après le récit de Flaubert. Dans la première série de gravures (1888), des légendes, des dialogues sont regroupés sur la même page accompagnant les figures. Aussitôt après leur parution, Redon s'attaque à une deuxième série, ici exposée. Mallarmé mais aussi Gauguin sont enthousiastes. Redon voulait que ses gravures ne se collent pas trop au texte tant il redoutait que celles-ci soient comprises comme des illustrations. «Je n'ai jamais employé le mot défectueux d'illustration. Vous ne le trouverez pas en mes catalogues.» À ce terme, Redon préférait celui de «transmission d'interprétation». Entre mystère et superstition, ces estampes sont hantées de sphinges et d'êtres inquiétants, livrés avec une imagination débridée.

Avec ces lithographies énigmatiques aux effets atmosphériques et si proches du dessin, cet artiste longtemps incompris connaît finalement le succès. L'exposition se termine sur une dernière image saisissante, Je vis une lueur large et pâle de la suite La Maison hantée de 1896. Ce ne sont plus tant les contrastes dramatiques de l'ombre et de la lumière qui nous saisissent, mais une sorte de modulation. Le blanc du papier irradie de lumière. Un peu comme si celle-ci s'échappait des ténèbres. Au terme de son voyage en nocturne aux confins du conscient et de l'inconscient, celui qui a eu l'immense mérite de mettre «la logique du visible au service de l'invisible» aborde dorénavant la peinture et le pastel. «En rupture avec le charbon», vers 1900, la couleur apparaît. Fusains et lithographies constituaient pourtant auparavant l'essentiel d'une production que Redon appelait ses «Noirs». Réinventant la couleur, Redon ne peint plus que des bouquets et des fleurs. Plus connu et traditionnellement accolé à l'artiste, le style caractéristique du Redon floral est si populaire que l'on retrouvait il n'y a pas si longtemps, jusque chez Ikea, des affiches reproduisant ses pastels avec ses trop célèbres vases étroits de fleurs. À y regarder de près, pourtant, les tonalités des fleurs, la forme de leurs pistils et de leurs corolles feraient s'arracher les cheveux à tout botaniste voulant les identifier. Se défiant du naturalisme, Redon, à cet égard, préfigure aussi l'art abstrait inventé par l'un de ses grands admirateurs: Henri Matisse. À New York, le MOMA consacrait l'an dernier à Odilon Redon une grande exposition intitulée à point nommé Au-delà du visible.

Collaborateur du Devoir

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L'UNIVERS FANTASMAGORIQUE d'ODILON REDON

Musée des beaux-arts de Montréal

Jusqu'au 15 janvier