De Visu - Au-delà du féminisme

Elles, ce sont Ana Mendiata, Yoko Ono, Nancy Spero, Eva Hesse, Judy Chicago, Barbara Kruger, les Guerrilla Girls et leur masque de gorilles, Orlan, Kiki Smith, Shirin Neshat, Gillian Wearing, Mona Hatoun, Nan Goldin, Cindy Sherman, Kiki Smith, Pipilotti Rist, Sophie Calle, Vanessa Beecroft, Gillian Wearing et combien d'autres encore, d'ici et d'ailleurs. En quoi la création de ces artistes s'est-elle engagée dans l'élan féministe? S'il y a bien un point de rencontre entre l'art et le féminisme, comment alors le définir? Comment lier le mouvement féministe, qui remonte pourtant bien en deçà de cette période, avec ce formidable investissement des femmes dans la création, si déterminant à partir des années 60?

Près de quarante ans après les monumentales Nanas de Nikki de Saint-Phalle, non seulement ces questions demeurent mais, comme à rallonge, d'autres interrogations s'y alignent tandis qu'à l'horizon se profilent le «post-», l'après, l'au-delà de l'art des femmes qui, pour reprendre le sous-titre de l'exposition, «travaillent autour de l'iconographie féminine».

Cette libération qu'a été la contribution des femmes aux arts visuels de ce dernier quart du siècle s'essouffle-t-elle aujourd'hui? Sommes-nous encore à attendre une deuxième ou troisième vague alors même que l'on peine à savoir comment envisager l'histoire des femmes artistes? Prenant comme cas de figure des oeuvres créées pour la plupart sur la scène locale, l'exposition de la Parisian Laundry tente de répondre avec punch à ce déluge de questions. La différence, et une nouvelle multiplicité des points de vue, s'y exprime en des attitudes parfois provocatrices.

Entre radicalisme et exploration de l'identité féminine

Dans un dessin de grand format laconiquement intitulé Adaptation, Teresa Sapergia renouvelle l'iconographie de Pan. L'être faunesque est représenté ici toujours sous une forme hybride, mais mi-chèvre, mi-jeune femme. Le dessin dénonce, selon le texte du catalogue, «les stéréotypes véhiculés pendant des siècles par les hommes artistes». Et pour cause! Exit la flûte. L'instrument de musique s'éclipse au profit d'un autre attribut: un godemiché de sex-shop. Le phallus à piles est bien visible avec sa taille imposante et son plastique rose fluo. Il est maintenu à l'entrecuisse de la «créature» par un harnais.

À côté, Lesbians on ecstasy, un groupe de «performeuses» de Montréal, présente sous vitrine des t-shirts, des CD, des vinyles et autre grigris: macarons, sacs... Les dessins de soutien-gorge de Rundi Phelan nous montrent, selon divers scénarios, cette pièce de lingerie en tissu noir ornée de dentelles et si prisée par la gent masculine. Loin de les brûler comme cela aurait été fait à l'époque, l'artiste fait de ces «soutifs» des supports, c'est le cas de le dire, évocateurs d'un climat érotique. «Explorant ce symbole important de l'identité féminine», dit le catalogue, ses dessins contrastent avec un certain esprit revendicateur typique des années 60 et 70 qui ne pouvait voir en portrait ces dessous sexy que calcinés. À ce titre, une oeuvre de Kiki Smith intitulée Worms représenterait «le pont entre l'art féministe radical des années 70 et celui qui se produit aujourd'hui», écrit la commissaire Sarah McCutcheon dans le catalogue de l'exposition. Sheila Segal incorpore des oeufs de résine à des réseaux entrelacés de fils de métal en suggérant une sorte de prolifération biologique et organique sur le thème même de la fécondation.

Dans une oeuvre très forte, Priscillia Monge, une artiste du Costa Rica, s'est fait photographier dans une cabine téléphonique vêtue d'un pantalon fabriqué avec des serviettes sanitaires. Il est bien visible à la surface de ce vêtement incongru que sa performance a pour thème les menstruations. Le plus surprenant dans cette affaire est l'absence totale de réaction des passants, en grande majorité des hommes. Ailleurs, en un astucieux retour sur l'autodéfense, Priscilia Monge a gravé en français sur des boomerangs de gentils mots d'oiseau, du style «enculé!», «sac à merde!», «fils de garce!». La photographe Ewa Monika Zebrowski s'inspire des photographies victoriennes de Julia Margaret Cameron. Elle se réapproprie avec nostalgie ces vieilles et ravissantes dentelles en un autre détournement ambigu.

Avec les céramiques de Susan Gayle, les logos de Jo-Anne Balcaen, l'exposition nous conduit vers les délirantes pâtisseries engluées, entre horreur et fascination, de Trici Middleton. Festives, d'un kitsch à la fois repoussant et fascinant, elles nous proposent leur débauche de guimauve et de confettis. Ici, la sculpture se fait gâteau, tartine, monument hystérique. Les suggestions domestiques semblent se perdre dans une matière synthétique pulvérisée, couverte de couleurs criardes. Dans ces installations, l'objet quotidien se transforme et se dissout de façon inquiétante dans le moule de l'art culinaire. On le sait. Beaucoup d'artistes telles Louise Bourgeois ou Chantal Ackermann récusent l'étiquette de féministe. Se situant avec subtilité entre l'art des femmes et le féminisme, et prenant appui sur le constat que cet art dit féministe n'apparaît plus si univoque et unilatéralement «contra», l'impact de l'exposition se saisit toutefois du fait que la différence des sexes demeure une catégorie incontournable de nos systèmes de références culturelles. Lesquels systèmes seraient globalement plus favorables aux hommes. Avec une telle stratégie, selon Sarah McCutcheon, en art «le féminisme revient en force». Preuve de cette puissance d'agir: deux expositions importantes auront lieu en 2007 sur ce thème: Wack! Art and the Feminist Revolution au MOCA à Los Angeles et Global Feminisms à Brooklyn, à laquelle participera Priscillia Monge.

Collaborateur du Devoir

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BEYOND FEMINISM - DES FEMMES ARTISTES QUI TRAVAILLENT AUTOUR DE L'ICONOGRAPHIE FÉMININE

Parisian Laundry

Jusqu'au 2 décembre