Prix Paul-Émile-Borduas - «Le temps du passé n'est pas quelque chose qui est perdu»

Décerné à Angela Grauerholz, le prix Paul-Émile-Borduas souligne une oeuvre qui entrecroise images photographiques et installations, tout en faisant des incartades dans le design et la typographie. À travers ses photographies, l'artiste invite à renouer les liens du temps, pour placer dans un même espace passé, présent et futur avant de convier le spectateur, par-delà le monde tangible et immédiat, à rejoindre un autre niveau de la réalité qui prend source dans l'imaginaire de chacun.

Dès l'obtention de son diplôme de design graphique à la Kunstschule Alsterdamm de Hambourg, Angela Grauerholz s'installe à Montréal en 1976 où elle poursuit une maîtrise de photographie à l'université Concordia. Rapidement, son travail se dégage de la production québécoise pour rejoindre la scène internationale. Elle a participé notamment à la Biennale de Sidney en Australie (1990), à la Documenta IX à Kassel en Allemagne (1992), au Carnegie International de Pittsburgh (1995), sans compter ses nombreuses expositions individuelles. Outre sa carrière artistique, elle s'est spécialisée également dans la typographie — orientée vers le design de catalogues d'art et de livres — tout en se consacrant à l'enseignement à l'École de design de l'Université du Québec à Montréal.

Définir son oeuvre n'est pas aisé. Les frontières, liées aux étiquettes, se dérobent, comme le soulignent les propos de Paulette Gagnon, conservatrice en chef du Musée d'art contemporain de Montréal: «Son oeuvre témoigne d'une recherche originale et constante qui dépasse largement les limites de la photographie.» Angela Grauerholz, elle-même, le concède: «J'éprouve toujours un peu de difficulté à dire ce que je fais. Certes, c'est un travail qui présente l'image photographique comme telle, mais aussi dans le contexte à la fois d'une archive et d'un présentoir basé sur certaines considérations de design ou d'architecture, l'ensemble étant fédéré par des paramètres issus de notre conscience commune.»

Elle livre par conséquent des formes extérieures aisément reconnaissables dans le but de permettre au public, dans un second temps, de rentrer peu à peu dans la signification des éléments. Le spectateur fait face à la dialectique de la lecture concrète et de l'interprétation, de l'émotion et de la réflexion, la photographie étant conçue comme une «membrane» entre lui et l'artiste.

Le temps passé, présent et futur

À ses débuts, Angela Grauerholz se lance dans la photographie par simple intérêt pour ce médium. «Puis, je me suis rendue compte qu'il me permettait de réfléchir sur toutes sortes d'idées qui touchent à la fois à la littérature, à la philosophie, etc. Il nous parle du regard, de la réalité, de la mémoire, de tout ce qui m'intéresse.» La photographie devient alors un cadre à l'intérieur duquel elle peut agir tout en transcendant les barrières linguistiques.

Le temps et la mémoire, omniprésents dans son travail, constituent l'essence même de toute son oeuvre. «Il y a toujours une indication vers un autre temps dans les images, développe-t-elle. Ce que je recherche, ce n'est pas nécessairement de confondre celui qui regarde dans le temps, mais plutôt d'amener l'idée que le temps du passé n'est pas quelque chose qui est perdu. Il agit en nous, pour le présent et le futur.»

Ainsi, sépia et flous s'emparent de certaines de ses photographies pour les ramener à la nostalgie du XIXe siècle, courtisent une approche qui n'est pas sans référence à la peinture et dégagent un espace propice à l'émergence de nouvelles réalités. Les indices de surface ponctuels sont parsemés un à un, historiques ou formels, avant d'être intégrés dans l'ensemble des oeuvres exposées. «La combinaison des images nous amène à une signification autre que la nostalgie.» Une à une, elles se succèdent et prennent sens dans leur enchaînement en ouvrant la porte à l'imaginaire, un imaginaire rebelle à la seule conjugaison du présent.

Cristallisation aléatoire de la mémoire

Dans le temps et l'espace s'instaure la mémoire, autre élément constitutif de l'oeuvre d'Angela Grauerholz qu'elle a modelé au gré de ses appartenances européenne et montréalaise. «Cette perspective distanciée, souligne Chantal Pontbriand, directrice de la publication de la revue d'art contemporain Parachute, lui a permis de mieux mettre à l'épreuve les mécanismes de la mémoire chez elle comme chez les autres. Mémoire individuelle et collective traversent son oeuvre comme des leitmotivs incessants, joués sur des variations infinies.»

L'homme capture les événements, sa mémoire, dans les collections et les bibliothèques qu'il construit et fournit. Est-elle sauvegardée pour autant? L'exposition Privation (2001), conçue à la suite de la destruction de la majeure partie de sa bibliothèque par un incendie, rappelle le caractère aléatoire des exercices de collection. Le livre y devient l'objet de sa propre commémoration et décline sa singularité au gré des images d'ouvrages brûlés. Il évoque les bibliothèques détruites, les haines culturelles, les autodafés, pour esquisser dans notre souvenir la Grande Bibliothèque d'Alexandrie anéantie par Jules César et des faits plus récents, comme les épurations ethniques de toutes les bibliothèques au Kosovo. «Les livres, expliquait Angela Grauerholz, preuves évidentes de la perte, vestiges d'une bibliothèque rendue inutilisable, incarnent pour moi la privation.»

La production artistique ne peut qu'agir sur la mémoire du spectateur. «Les oeuvres d'archive sont clairement une suggestion d'échanger les mémoires que nous avons de l'art, de la vie, de tous ces aspects qui nous font interpréter ou même aimer un travail d'artiste.»

Pour l'interaction du public

Dans ses derniers travaux, Angela Grauerholz incite le public à prendre le temps de réfléchir en soustrayant les images aux murs des galeries. Ainsi sa Salle de lecture de l'artiste au travail (2006), sous forme d'installation, exige l'interaction du public afin d'être accessible. Pour ce faire, elle a procédé à une reconstitution partielle de la Salle de lecture du club ouvrier de l'URSS montée par Aleksandr Rodchenho pour l'exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de Paris, en 1925. Sur le mobilier épuré reposent 12 livres recueillant de nombreux documents, dont des coupures de presse, des lettres, des couvertures de livres, des reproductions et des oeuvres, tandis que des films sont projetés. «J'ai voulu introduire une invitation à interagir et, donc, à faire le choix de s'impliquer dans le regard de ce travail.»

Plus que toute autre, cette exposition abattait les nombreuses cloisons dressées, dont celles entre le livre et la photographie ou entre les interruptions séquentielles du temps. Îuvre de synthèse, elle conciliait le regard d'Angela Grauerholz tant dans sa dimension personnelle qu'artistique. Véritable mise en abyme, elle dévoile de la sorte la substance même de sa démarche de production artistique et de sa réflexion.

Collaboratrice du Devoir