De passé à présent

La «nouvelle peinture allemande» figure aujourd'hui parmi les tendances les plus cotées dans le marché de l'art contemporain. Réunis autour de la prestigieuse école d'art de Leipzig, dans l'ancienne Allemagne de l'Est, les représentants de ce jeune mouvement privilégient une forme de peinture figurative traditionnelle, presque académique, pour aborder des sujets très actuels. Cette manière de s'exprimer, qui contraste fortement avec les expériences avant-gardistes en performances qui ont marqué la scène artistique de l'Allemagne de l'Ouest depuis les années 1970, attire aujourd'hui la convoitise des collectionneurs du monde entier.

Mais si, chez les professionnels du milieu, l'engouement remarquable pour les artistes de l'académie de Leipzig est comparable au phénomène des Young British Artists du début des années 1990 à Londres, le grand public reste encore très peu familier avec ce genre de peinture. L'exposition Neo Rauch, présentée au Musée d'art contemporain, donne l'occasion de se familiariser avec un artiste important, considéré comme la figure de proue de ce mouvement. Pour les amateurs d'arts visuels, cette première manifestation au Canada est sans contredit l'évènement de l'automne.

Le «pont»

Pourtant, avec seulement huit tableaux, le parcours semble à première vue assez limité. Il donne néanmoins une bonne idée du style original, paradoxalement innovateur, de l'artiste. «Paradoxalement», car dès que l'on pénètre dans l'exposition, on est tout d'abord saisi par le caractère vieillot des toiles. Les oeuvres, qui sont toutes de grand format, ressemblent à un mélange de Chirico (le peintre qui a tant influencé les surréalistes) et d'affiches de propagande des années 1950. Rien, en apparence, qui reflète l'esthétique léchée associée à l'art contemporain de nos jours. Petit à petit, alors que notre regard se fixe progressivement sur les détails, le traitement formel des personnages (avec leurs poses figées, statiques) et la composition singulière des oeuvres, l'univers mystérieux, mélancolique de l'artiste s'offre à nous. Neo Rauch évoque ici, d'une manière figurative, une symbolique liée à l'histoire de l'art, à la culture populaire, mais aussi, et surtout, à son expérience personnelle. Il parle, de manière très intime, de la rencontre de deux mondes. Il fait le «pont», comme l'écrit Arthur Lubow dans un article du New York Times, entre l'art à saveur politique et propagandiste de l'ancienne RDA, dans laquelle il a grandi, et les aspirations des jeunes artistes oeuvrant dans l'Allemagne réunifiée. En cela, il représente parfaitement les contrastes, déceptions et rêves de sa génération. Son art trouve un écho en Allemagne, mais aussi dans toute l'Europe moderne aux prises, elle aussi, avec ses propres contradictions.

Dans le très imprévisible monde de l'art contemporain, il est quasiment impossible de prédire les tendances, les mouvements ou les grandes lignes qui vont influencer le marché. En effet, qui aurait pu penser, il y a seulement quelques années, qu'en Allemagne, la peinture figurative sur toile associée au réalisme social (largement décriée dans la communauté artistique après la chute du mur comme étant risiblement datée et vieux jeu) allait devenir au début du XXIe siècle une des formes artistiques les plus recherchées?

Il faut dire que ce traitement du sujet répond sans doute à des nouvelles attentes du public, fatigué des installations trop expérimentales ou des oeuvres vidéo qui demandent une attention prolongée, et souhaitant un retour à la peinture jugée (souvent à tort) plus accessible. Il serait faux, pourtant, d'affirmer que les oeuvres de Neo Rauch sont simples. Elles évoquent un rébus mystérieux, souvent impénétrable, qui laisse spectateur perplexe. Il ne lui reste qu'à se laisser envoûter par cet univers pour tirer ses propres conclusions.

Collaborateur du Devoir