Expositions - Richelieu, du haut de sa grandeur

Sujet écrasant s'il en est un, le cardinal Richelieu voit sa figure restaurée avec panache au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) depuis la mi-septembre. Partant d'un épisode relativement court de l'histoire de l'art français, jusqu'alors mal documenté, l'exposition démontre l'importance du mécénat privé et d'État et l'utilisation de l'art comme élément de propagande dans l'entretemps 1624-1642, années lors desquelles Armand Jean du Plessis de Richelieu, quatrième enfant de François de Richelieu, grand prévôt de France, et de Suzanne de La Porte, devient l'homme le plus puissant de France.

Sous la gouverne du conservateur en chef adjoint du MBAM, Hilliard T. Goldfarb, qui caressait le projet de cette exposition depuis une dizaine d'années, l'exposition Richelieu: l'art et le pouvoir tranche avec l'image de tyran rouge de Richelieu, que la légende représente comme un homme cruel, rusé et ambitieux. Elle ne brise pas cette image, mais lui ajoute une dimension. Le cardinal de Richelieu est tenu pour n'avoir pas eu d'intérêt envers les arts visuels. Pour montrer le contraire, l'exposition contient nombre d'oeuvres commanditées par le cardinal et d'autres avec lesquelles le fondateur de l'Académie française, en 1634, et de l'Imprimerie Royale, en 1640, a vécu.

Après une suite de bustes qui ouvrent l'exposition, la première salle de ce parcours présente les deux têtes d'affiche du récit en train d'être déployé sous nos yeux, celui de l'utilisation des arts visuels à des fins politiques. Deux grands portraits, parmi d'autres, se retrouvent dans cette salle, soit ceux du cardinal lui-même et de Louis XIII, peints par Philippe de Champaigne.

Homme de pouvoir

et homme de lettres

Ces portraits sont entourés entre autres par cinq tableaux de bonnes dimensions qui représentent des hommes illustres. Ces portraits, sauf ceux de Louis XIII (quoiqu'on se dispute encore sur la provenance du tableau; le Louvre est convaincu de son originalité) et du cardinal, qui remplacent des portraits similaires mais perdus, proviennent tous de la galerie de portraits d'hommes illustres — et de femmes: pour des raisons politiques, Jeanne d'Arc, Marie de Médicis et Anne d'Autriche s'y trouvaient —, au nombre de vingt-cinq, commandés par Richelieu pour orner le Palais-Cardinal en hommage aux héros qui avaient contribué à la construction de la nation française. Comme dans la galerie du Palais-Cardinal, c'est le portrait de l'abbé Suger qui inaugure la salle.

Dans ce tableau majestueux, le cardinal est représenté en pied et déroge à la règle qui veut que les écclésiastes soient représentés assis, les dirigeants militaires et laïques debout. Ainsi, la filiation entre les hautes gens de la cour et le cardinal est clairement établie par ce portrait. Plus loin dans l'exposition, le visiteur pourra découvrir un Portrait du cardinal de Richelieu écrivant à sa table de travail (vers 1640), plus traditionnel, qui reprend la pose conventionnelle d'un cardinal, dans la tradition des portraits d'érudit. Avec ces deux portraits, Richelieu se situe à la fois comme homme de pouvoir et homme de lettres.

Ailleurs, Richelieu est évoqué comme financier de la reconstruction de l'Église collégiale de la Sorbonne (Richelieu en était le protecteur). Les toiles de Poussin sont accrochées, que Richelieu défendait et collectionnait. Richelieu est vu tour

à tour comme défenseur de Corneille et comme maître d'oeuvre des chantiers de trois de ses

résidences.

Parmi les bons coups de cette exposition figure la réunion du Triomphe de Bacchus et du Triomphe de Pan, de Poussin, conservés à Kansas City et à Londres, pour la première fois depuis 1741. De plus, le Triple portrait du cardinal de Richelieu, de Philippe de Champaigne, le Portrait du cardinal de Richelieu en buste, de profil à droite (du même artiste) et le Buste du cardinal Richelieu, par Le Bernin, sont réunis pour la première fois.

Par ailleurs, la portion de l'exposition portant sur La Vie des gens est plutôt faible, malgré les belles eaux-fortes de Callot, en ce que la misère des classes sociales défavorisées est reléguée au rang d'anecdote. Pourtant, les lourds impôts prélevés par Richelieu pour réaliser ses ambitions politiques et militaires n'avaient rien pour apaiser le fardeau de ces gens.

En finale, la présentation de haut mérite se termine sur l'importance du mythe de Richelieu aux XIXe et XXe siècle, avec le célèbre et spectaculaire tableau d'Henri Motte, Richelieu sur la digue de La Rochelle (1881), de même qu'avec ce Portrait du cardinal de Richelieu peint par Marc-Aurèle de Foy Suzor-Côté en 1905, qui fait écho au portrait de Champaigne en début de parcours et rappelle que Richelieu a créé en 1627 la Compagnie des Cent-Associés de la Nouvelle-France. Aussi, ce tableau de l'académicien Gérôme, L'Éminence Grise (1881), montre le franciscain François de Clerc du Tremblay qui descend les escaliers du château de Richelieu, alors que les courtisans, montant, s'inclinent devant lui, signe du pouvoir de

l'Église sur les autorités politiques.

Cette dernière section de l'exposition, importante dans la mesure où c'est bien du mythe de Richelieu dont il s'agit tout du long, aurait pu toutefois faire retour sur la représentation du personnage au cinéma. Chose fascinante, dans le catalogue — un ouvrage de référence désormais incontournable —, cette section porte presque uniquement sur la manière qu'ont eue les cinéastes de reconduire au XXe siècle le mythe d'un cardinal impitoyable — la pub télé de l'exposition joue exclusivement sur cet aspect —, alors que les tableaux retenus ne sont pas commentés. Dans l'exposition, pour compléter, et puisque la nouvelle direction du musée, pour notre plus grand bonheur, n'a jamais hésité à croiser les genres, pensons à Hitchcock, des extraits de films auraient pu être ajoutés, qui auraient fourni une sorte de fond repoussoir à la visite entière. Ce ne sont là cependant que des détails.