Expositions - Étoiles filantes & pop art

Malgré les importants travaux qu'on y effectue jusqu'en 2008, l'Art Gallery of Ontario n'en reste pas moins active. Elle présente depuis la mi-juillet une petite exposition qui vaut le détour: Andy Warhol / Supernova: Stars, Deaths and Disasters, 1962-1964. Préparée par le Walker Art Center de Minneapolis, cette exposition a reçu, pour sa présentation torontoise, un traitement digne de mention, puisqu'elle a été mise en scène et commentée par le cinéaste David Cronenberg, dont la filmographie recèle sa part de morts et de désastres (qu'on songe à Crash, eXistenz et History of Violence, pour ne nommer que ses films les plus récents). Grâce à un audio-guide souple et discret comme un téléphone portable, le visiteur sillonne l'exposition à sa guise, écoutant le commentaire de Cronenberg, complété par ceux de l'acteur Dennis Hopper, qui fréquenta la célèbre Factory, du peintre James Rosenquist et de la critique cinématographique Amy Taubin. Chacun à sa manière, et en évoquant ses souvenirs encore vivaces, ouvre un accès privilégié à cette période charnière de l'oeuvre de ce chantre du pop art.

Tout redéfinir

Avec ses quelque 25 peintures et ses extraits de films rarement vus et exclusifs à la présentation torontoise, cette exposition met en lumière la période la plus fertile et la plus marquante de la production de l'artiste, alors qu'il entame une production sérigraphique qui le mènera bientôt à établir les notions de sérialité et de célébrité comme principales matrices de son oeuvre. À partir de l'imagerie populaire, notamment de photos de magazines et de journaux, il redéfinit ce qui est digne d'être représenté en peinture autant que la manière de représenter. Dans ses tableaux sérigraphiés alignant côte à côte une même icône en en modifiant sensiblement la définition et la luminosité d'une image à l'autre - on dirait une pellicule de film qui se déroule sous nos yeux! - , il érige des monuments à la gloire d'Elizabeth Taylor, de Jackie Kennedy et d'Elvis Presley. De la même manière, il traite les faits divers - accidents de voiture, suicides ou exécutions - pour en faire, dans sa représentation systématique et multiple, des «événements» promouvant momentanément au rang de stars le commun des mortels, (surtout) morts ou vifs.

En 1963, soit au moment même où il définit son style personnel, Warhol acquiert une caméra 16 mm et se met illico à explorer ce nouveau médium. Après quelques expérimentations au niveau du montage, du cadrage et des mouvements de la caméra, il décide de simplement laisser tourner cette dernière pour toute la durée de la bobine, sans mouvements ni enregistrement sonore. Il présente ensuite ces films, tournés à raison de 24 images/seconde, au rythme des films muets de naguère, soit 16 images/seconde, ce qui leur confère une aura de lenteur, de mystère et de rêve dont il fait sa marque de commerce. Tel un perpétuel laboratoire d'expérimentation, la Factory grouille de jeunes acteurs, artistes et autres wannabees qui participent volontiers à ces expériences cinématographiques. Dans Screen Tests, on voit se succéder devant la caméra acteurs (Dennis Hopper), chanteurs (Bob Dylan, Lou Reed), artistes et autres critiques, dont certains deviendront célèbres. Dans l'explicite Couch, les jeunes gens se succèdent sur un divan flanqué d'une caméra qui filme en permanence. Ils y parlent, boivent ou baisent, témoignant de l'effervescence qui régnait alors dans ce haut lieu de l'underground new-yorkais.

L'obsession de la célébrité chez Warhol est ici efficacement mise en scène - thématique habilement établie dès l'antichambre de l'exposition, alors que Cronenberg présente trois étoiles au firmament du «pape du pop art»: Liz Taylor peinte, l'Empire State Building filmé et Andy Warhol photographié. De même sa fascination pour les désastres et autres accidents qui s'étalent à la une des journaux jaunes. Cet étrange couplage - célébrités et tragédies banales à l'américaine - constitue l'un des principaux leitmotive de l'oeuvre peint de Warhol, mais aussi de sa production filmique, autant que la volonté de choquer, de déranger et de forcer le spectateur à voir autrement. À en juger par la réaction de nombreux visiteurs, même quarante ans après leur création, certaines oeuvres y parviennent encore. Pari réussi, donc, pour l'AGO, malgré le format modeste de la présentation qui semble en laisser certains sur leur faim! À se demander si, à force de gaver le visiteur de méga-expos regroupant 200, 300, voire 500 artefacts, les musées ne les auraient pas rendus boulimiques.

Collaboratrice du Devoir