De Visu - Occupations des lieux

DOMICILES CONJUGUÉS

Sophie Lanctôt

et Serge Tousignant

Commissaire: Alain Pétel

Maison de la culture

Côte-des-Neiges

Jusqu'au 15 octobre

Ici, Sophie Lanctôt, par la peinture, et Serge Tousignant, par la photographie, interrogent l'espace habité. À travers ces intimités choisies, il y a péril en la demeure. Cette occupation des lieux en duo renvoie dos à dos ces deux artistes en fonction du traitement différent d'un même thème. Traduit différemment, ce qui apparaît, c'est bien un sentiment de doute où la perception de ce qui nous est pourtant familier est mise en cause.

Sophie Lanctôt imprègne de flou le décor de tous les jours, accrochant son traitement plastique aux mailles du temps. Cinq séries à l'huile sur bois rassemblent des images de pots de fleurs, de fauteuils, de tables et chaises, de couloirs en enfilade. Tout cela se perd dans une matière picturale nuageuse qui les cerne et les confond. L'artiste semble nous demander de compléter nous-mêmes les tracés de ces décors et de retrouver ainsi le calme rassurant, «l'âme» de ces objets inanimés. De rares personnages paraissent également déprogrammés et en attente, ainsi débordés par la peinture. Cette fragmentation est renforcée par l'omniprésence d'une chape de couleurs à la fois vives et grisées, dévorée de traits griffonnés, qui «plombe» ces scènes.

Serge Tousignant a photographié de nuit les couloirs à l'extérieur de son loft-atelier pour en faire des collages. Il crée ainsi d'étranges volumes qui nous harponnent. Ailleurs, enregistrant traces du temps et signes de lumière, Quart de Nuit nous montre ces veilleuses qui sont allumées dans l'obscurité et que l'on ne remarque même plus d'ordinaire: chiffres de plasma liquide, témoins de la télé ou du radio-réveil, petite lumière verte du détecteur de fumée. Comme autant d'insolites phares ou de sémaphores dans l'obscurité, ces sentinelles se font lucioles. Ailleurs, ses visions nocturnes s'attachent à l'escalier de secours, au halo blafard d'un lampadaire au dehors, au givre qui farde la vitre glacée, à des traces parallèles dans la ville voilée de neige. Loin de toute chronique insomniaque, ces photos se feraient plutôt apologie de l'éveil attentif. Arpentant les couloirs de la création (titre de l'un de ses oeuvres), Tousignant ne cesse de s'interroger sur les notions d'illusion et de représentation du réel. Guidé par une attitude d'accueil et de réceptivité envers le silence du monde, l'artiste en même temps se laisse surprendre par le bruissement incertain du moindre mouvement de lumière.

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TROIS FOIS PASSERA

Danièle Lagacé

Centre d'exposition

de l'Université de Montréal

Jusqu'au 5 octobre

Danièle Lagacé associe de «vraies» épingles alignées en broderies à des techniques et des matériaux «pauvres» comme le papier mâché. Prenant appui sur le métissage entre des formes issues tantôt des arts populaires ou ethnologiques, tantôt de l'histoire de l'art, l'artiste évoque la condition humaine et surtout celle des femmes à travers la représentation de leur corps. L'identification obsédante de l'image féminine s'insère entre des références touchant aussi bien à la peinture, à la littérature, aux contes de fée et à la religion. Ces alliages insolites participent à une plongée dans les tréfonds de la psyché que n'auraient pas reniée les surréalistes.

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MICHEL GOULET

Circa Galerie 1

Jusqu'au 7 octobre

Accumulant des objets divers, Michel Goulet les intercale avec une vingtaine de seaux dont le fond se teinte de couleur. Entre chaque récipient cylindrique, une demi-sphère de métal réflexif se fait miroir convexe et stèle pour des tiges chapeautées de lignes et de traits. Les seaux reposent en déséquilibre sur des objets hétéroclites: revolver-jouet, corde, jumelles, outils, livre. Poétisé, l'objet quotidien se combine à des formes géométriques ou abstraites. Cette pièce pourrait ne se révéler qu'au prix de traverses inattendues «créant, écrit Goulet, une expérience d'immédiateté». Nous proposant son magasin d'accessoires, Goulet nous demande en même temps de dépatouiller et de débusquer les paradoxes que ses propres oeuvres suscitent, tout en plongeant à travers les structures qu'il déballe pour nous. Participant de la rupture de toute démonstration logique, le seul récit linéaire est à chercher ici dans cette littérale «ligne de seaux» tracée en diagonale à travers l'espace par le sculpteur, tandis que l'énigme de ce parcours aléatoire va de pair avec la beauté formelle et un certain côté saisissant dans la matérialité de ces accumulations.

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FRANÇOIS MORELLI

Galerie Joyce Yahouda

et galerie Optica

Jusqu'au14 octobre

Là encore, avec François Morelli, des objets sont cumulés. À la galerie Joyce Yahouda, un interminable ruban de ceintures cercle l'espace. Tressées, nouées, attachées les unes ou autres, il y en a des centaines et des centaines, quelquefois serties de métal et de faux bijoux, de toutes les couleurs et les formes imaginables. Sans fin ni début, cet entrelacs diabolique est ponctué de masques tressés également avec des ceintures, histoire bien sûr de boucler l'espace, mais plus encore, comme chez Goulet, de distribuer autrement des choses ordinaires et de nous proposer de nouveaux «déroulements». À la galerie Optica, un assemblage d'assiettes en porcelaine de Limoges, ornées de tampons, s'étale en tout sens. Bien qu'il s'agisse toujours de tracer des espaces à la fois vécus et imaginaires, aussi multiples qu'inédits, Morelli nous suggère également un contre-thème: celui de la convivialité.

Collaborateur du Devoir