Photographie - Entre sensualité et dégoût

Les photographies de l'artiste canadienne Diana Thorneycroft, présentées en ce moment à la galerie Art-Mûr, ne sont pas particulièrement violentes ou vulgaires. L'affichage est classique, voire banal (une série de quinze cadres, accrochés les uns à côté des autres sur les murs d'une petite salle), et elles ne mettent pas en scène, en apparence du moins, un sujet controversé. Pourquoi ces images dégagent-elles alors une atmosphère si troublante, allant même jusqu'à provoquer chez le spectateur un sentiment d'inconfort, voire de malaise? L'artiste a simplement pris comme objet d'étude la poupée, mais elle a donné une dimension psychologique ambiguë et inquiétante à ce jouet, symbole même de l'innocence.

Pour arriver à ce résultat, Diana Thorneycroft a utilisé un procédé assez simple: elle s'est procuré de vieilles poupées dans des marchés aux puces ou des friperies et les a photographiées dans la pénombre, en n'éclairant que la bouche avec une petite lampe de poche. Les portraits ont ensuite été cadrés de manière que soient éliminés les yeux et le reste du visage. Ainsi, sans procéder à une quelconque modification — ces lèvres qui apparaissent parfois mouillées ou maquillées n'ont jamais été retouchées — elle a réussi à donner à ces petites bouches un caractère étrange, à la frontière de l'érotisme (l'effet sensuel des couleurs et des formes se fait bien sentir) et le dégoût (à cause du sujet choisi).

Ces images saisissantes interpellent le spectateur. Elles possèdent une force psychologique qui rappelle les expérience des surréalistes, notamment les oeuvres de Hans Bellmer. Le coté esthétique léché et la manière d'aborder le sujet de façon très directe font penser aux photographies d'Andres Serrano.

L'intention de l'artiste n'est cependant pas très claire. Essaie-t-elle de dénoncer les idéaux féminins stéréotypés dont sont inconsciemment victimes les petites filles dès leur plus jeune âge? Est-elle en train de nous faire prendre conscience de notre attitude envers les tabous qui régissent nos sociétés occidentales? Ou fait-elle, comme l'écrit Marie-Ève Beaupré dans le texte de présentation, «détourner l'imagerie propre au monde infantile, retourner la peau des codes culturels de manière à saisir la construction identitaire qui en découle»? Le sujet mériterait dans ce cas d'être davantage cerné ou du moins clarifié.

Collaborateur du Devoir