Exposition - La vérité si je mens

La manipulation des images semble aussi vieille que le pinceau. La vérité, en peinture comme en photo, c'est souvent du mensonge qui se repose. Le phénomène s'accentue évidemment avec les techniques modernes de production des images...

Un ours polaire mange un phoque sur un bloc de glace. Le photographe Pal Hermansen a croqué la scène près d'un glacier de Svalbard, en Norvège. La tache de sang macule les yeux des visiteurs de l'exposition de World Press Photo présentée encore cette fin de semaine au Musée Juste pour rire de Montréal. Comme les montagnes mauves et bleues dédoublées par les reflets de l'océan glacé. Comme l'horizontal trait noir, trop noir, délimitant au loin le rivage. Comme la trace orangée dans l'eau autour des bêtes nordiques, la vivante et la morte.

Qui a dit que le désert arctique était blanc de blanc? Pas dans les photos, en tout cas.

En fait, il y a manipulation et manipulation. Tout ne se vaut pas dans ce monde dédoublant le vrai. Les professionnels eux-mêmes ont défini des règles strictes pour départager les opérations. En gros, les retouches déjà possibles dans la photo argentique demeurent acceptables dans la numérique. La souris d'aujourd'hui remplace la colle et le scalpel d'autrefois. Il est donc toujours permis de recadrer une photo, par exemple, ou de rehausser les couleurs avec le logiciel Photoshop. L'ours blanc de blanc peut s'exposer tranquillement.

Le reste demeure proscrit, que ce soit l'effacement d'un personnage ou le rajout d'un élément par suture virtuelle. Du moins en photojournalisme, la plupart des clichés de mode ou de pub étant retouchés pour effacer les rides et les kilos. Les photos d'animateurs-vedettes de Radio-Canada reproduites sur les panneaux publicitaires ou sur papier sont parfois retouchées. Même les hommes se prêtent au jeu de la mise en porcelaine.

Un pigiste de l'agence Reuters vient de se faire prendre du mauvais côté de la ligne de démarcation. Adnan Hajj aurait manipulé deux clichés de la récente guerre au Liban, par exemple en noircissant la fumée s'échappant du site d'un bombardement israélien. Dans ce cas, les retouches enfreignaient la règle n'autorisant que le travail sur la lumière, pour éclaircir ou obscurcir l'image dans son ensemble. Le retoucheur ne bosse plus pour l'agence.

«On sait très bien que les photos des magazines de voyage ou de géographie sont retouchées, ne serait-ce que pour rendre les couleurs plus chatoyantes, dit Catherine Saouter, professeur à l'École des médias de l'UQAM. Les photographes ont toujours travaillé avec des filtres pour obtenir des bleus plus pétants ou des rouges plus vifs. Les plus graves problèmes éthiques surgissent quand les médias manipulent les images pour tomber dans l'éditorial ou la caricature.»

Elle donne alors l'exemple d'une photo de presse publiée par Blick en Suisse, après les attentats de Louxor de 1997. Le cliché avait été retouché pour accentuer une coulée de sang semblant s'échapper du monument égyptien (voir rhetorik.ch/Bildmanipulation). «Dans une galerie d'art, on l'aurait prise pour une photo politique. Blick a été dénoncé, mais, du point de vue de la construction du sens, cette image trafiquée pèse lourd. Elle parle de l'anéantissement symbolique de l'autre, de la culture, du patrimoine et de la guerre. Elle rajoute de la destruction à la destruction.»

Image de guerre, guerre des images

Le conflit au Proche-Orient n'a rien inventé. La manipulation des images a même longtemps été une franche passion des régimes totalitaires. Le photographe et archiviste britannique David King a rassemblé plus de 250 000 clichés de l'ère soviétique où se déclinent toutes les formes du mensonge rajouté à la terreur: des visages découpés, barbouillés à grands traits ou soigneusement noircis, des prises de vue retouchées habilement, des personnages carrément effacés, mais aussi de simples albums de famille cachés dans des greniers en dépit des menaces de mort pesant sur les détenteurs de ces traces de vie.

Dans nos sociétés démocratiques et hypermédiatisées, le pixel devient une arme à deux tranchants. Internet favorise le piratage des oeuvres d'art et facilite en même temps la réclamation des droits d'auteur. De même, l'informatique permet de falsifier les images, mais aussi de retracer très rapidement les tentatives de manipulation.

«Les médias constituent la nouvelle nomenklatura, commente encore la professeure Saouter. Ils peuvent même trafiquer les nouvelles, comme on l'a vu avec cette histoire des piscines de Montréal apparemment polluées, cet été. Pourtant, la mise en scène du monde par le texte gêne moins que la manipulation des images. Parce qu'une image dans un journal, ça dit la vérité. [...] Le prestige de la photo de reportage a tenu à ça au XXe siècle. C'était la vérité comme si on y était. Et c'est d'ailleurs pourquoi les pouvoirs cherchent toujours à manipuler ces images.»

Une bonne part des photos de World Press Photo imposent plutôt un point de vue cru et cruel du monde, ici une tête coupée, là la victime ensanglantée d'un attentat. La peine, la souffrance, le néant, la mort, partout, pour finalement imprimer une vision diablement noire de la terre des hommes que corrige heureusement la tendre série réalisée par le collègue Jacques Nadeau en Asie, sans pathos ni atermoiement.

La population semble se gaver de cette surenchère de réalité — non pas manipulée, mais sensationnalisée. L'expo de World Press Photo est maintenant présentée dans environ 70 villes de la planète. «La demande est en croissance», confirme Louise Larivière, directrice de Reporters Communications, la firme derrière l'exposition. «La photo documentaire va aller en croissance», prédit-elle aussi.

«On récompense quoi, au fond, avec ce concours?», demande plutôt le professeur André Lavoie, du département d'histoire de l'art de l'UQAM. «Peut-être le seul fait d'avoir été là. Des amateurs ont remporté des prix Pulitzer de la photo, qui reconnaît la saisie exceptionnelle et exclusive d'un événement fortuit.» Lui-même a écrit L'Instant-Monument, du fait divers à l'humanitaire (2001), sur cet aspect problématique de la photographie documentaire.

Il dénote même dans World Press Photo «une exposition qui, du point de vue des esthétiques comme du fonctionnement institutionnel, relève du XIXe siècle». Pour lui, c'est un peu l'équivalent du salon des artistes officiels d'autrefois: un événement annuel qui propose les meilleures images sélectionnées par un jury, en reprenant les vieilles formes de la consécration publique. «La photo humaniste veut témoigner de la souffrance humaine, dit encore le professeur Lavoie. Elle joue avec les émotions fondamentales. Mais elle tombe souvent dans l'effet Jack Ass: il faut que la sensation soit forte pour qu'on puisse la sentir.»