Exposition - L'Éden, en haut de l'escalier

Le seul petit, tout petit, problème est le titre. Son et vision. Pas fort, fort. Même si ces mots résument les choses en question, à savoir «l'image photographique et vidéographique dans l'art contemporain au Canada», comme l'indique le sous-titre de la nouvelle exposition estivale du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). Une très belle et très instructive expo, par ailleurs.

Le travail aurait pu s'intituler Stairway to Heaven. Comme la chanson? Oui, comme la chanson. Les muséologues y ont pensé. Seulement, la référence au mégahypersuper tube de Led Zeppelin sautait aux oreilles sitôt le titre lâché. Il fallait donc une autorisation spéciale des ayants droit, comme le musée en avait obtenu une des mandataires de Serge Gainsbourg en reprenant l'appellation Sous le soleil, exactement pour la récente exposition sur le paysage en Provence. Les conditions légales s'avéraient plus complexes dans ce nouveau cas.

Dommage. Stairway to Heaven dirait exactement ce qu'il faut en pointant vers certains thèmes forts de l'exposition, le portrait d'un monde «sorti de l'ère des illusions» constatant «l'obsolescence des mythes modernes», comme le résumait le commissaire Stéphane Aquin lors d'une visite de presse, plus tôt cette semaine. «Avec la mode, la musique populaire est ce qui traduit le mieux un moment historique, une époque», poursuit le conservateur à l'art contemporain du MBAM dans le petit catalogue qui accompagne l'exposition. «Dans un temps de réflexivité historique comme le nôtre, où nous ne cessons de mesurer et de commenter notre écart par rapport à certains moments passés — l'utopie des années soixante, les paradis artificiels des années soixante-dix — la référence à la musique s'impose. Mais la musique, c'est aussi l'émotion, l'emportement, le sublime.»

Sans bien sûr oublier qu'un hit peut en cacher un autre. En anglais, Sound and Vision évoque une vraie de vraie chanson de David Bowie.

Allons-y donc avec ce compromis finalement bien acceptable. Son et vision découle d'une première collaboration entre les trois grands musées des beaux-arts du pays (Montréal, Ottawa, Toronto) pour proposer une lecture de l'art contemporain canadien sous l'angle de la transformation et du développement des pratiques photographiques et accessoirement vidéographiques.

Montréal, Toronto, Vancouver

Une cinquantaine d'oeuvres composent le corpus très agréablement déployé dans le pavillon nord de la rue Sherbrooke. Les espaces autour de l'escalier majestueux sont réservés aux figures tutélaires de la photo canadienne, Geneviève Cadieux, Michael Snow, A. A. Bronson (General Idea) et, bien sûr, Jeff Wall, star suprême des arts actuels du pays. Il s'impose ici avec Stéréo, une diachromie sur caisson à lampe (une boîte lumineuse, quoi) de 1980 montrant un nu masculin sur un canapé. Une oeuvre bourrée de références à la peinture et à l'histoire de l'art, capable de susciter d'innombrables réflexions sur le kitsch, l'intimité, le repli sur soi ou l'amusante évolution des rapports occidentaux à la pilosité...

Toutes les oeuvres proviennent des collections des trois institutions, ce qui donne la mesure de leur qualité. La plupart des artistes exposés vivent et travaillent à Montréal, Toronto ou Vancouver.

Mais en quoi cet art canadien tiré des collections canadiennes est-il canadien? Dans les interviews du fascicule accompagnant le travail, les commissaires répondent de diverses façons. Ils répètent que l'art du pays de Marshall McLuhan est un art des médias et même du multimédia (le son, la vision... ). Ils soulignent que les artistes d'ici sont très attachés au réel et à son interprétation, à vrai dire aux mécanismes mêmes de la vision. Si ce pays adoptait une partie du corps comme emblème, ce devrait être l'oeil, et même le gros iris de Michael Snow intitulé Conception de la lumière. «J'espère conduire le spectateur à une reconnaissance intellectuelle, sensuelle et émotionnelle de l'objectivité manipulable des représentations», expliquait cet artiste multidoué dans un commentaire accompagnant la première sortie de l'oeuvre oculaire, à Paris, en 1992.

«Une large part de leur travail vise à maîtriser et à donner à voir la perception», note pour sa part David Moos, de l'Art Gallery of Ontario, en parlant des artistes de la sélection. Il rappelle en même temps un célèbre postulat de Jeff Wall voulant que «les choses n'ont pas besoin d'exister vraiment, ou d'avoir existé, pour apparaître dans l'image».

Construction de l'image

Plusieurs grands artistes ont suivi le mot d'ordre en explorant chacun à sa façon des stratégies de construction de l'image. Le Montréalais Nicolas Baier s'avère un héritier direct de la riche et complexe mécanique expressive, comme on a pu le voir lors de deux récentes expositions (une au MBAM, une autre à la galerie René Blouin) et tel que le montre l'oeuvre Planète de la présente expo. Le grand globe terrestre représente en réalité un dessus de table de bar usé, agrandi et manipulé à l'ordinateur avec mille et un trucages pour engendrer un monde enchanté, exotique et idyllique. Cet artiste, comme tous ceux dignes du noble titre, donne à voir autrement puisque ce sont d'abord et avant tout ces regardeurs exceptionnels qui font les tableaux... et les photos.

La sélection suscite aussi de très intéressantes réflexions sur les grands genres universels que demeurent le portrait, le paysage ou le documentaire. La plus grande salle est consacrée à des séries étrangement complémentaires de Stan Douglas et Lynne Cohen, «deux regards croisés sur un monde en mutation». Le premier saisit les architectures cubaines et leur réassignation depuis la Révolution. Une photo lourde des mutations du dernier siècle montre le vieux siège social déglingué de la Banque Royale du Canada de La Havane transformé en parking pour motos officielles, soit le témoin des anciens rapports d'exploitation Nord-Sud ayant mené Castro au pouvoir et en même temps les symboles rutilants d'un régime dictatorial où la richesse fait cruellement défaut. Brillant.

Lynn Cohen, quant à elle, dévoile «l'étrange indétermination inscrite dans les espaces fonctionnels». Sous son oeil à refaçonner le monde, une salle de classe évoque une chambre de torture et les formes elles-mêmes se dissolvent dans un magma tendu, à la limite de l'abstraction. Dans cette série comme dans l'autre, l'absence de personnages accentue l'effet d'étrangeté, voire d'aliénation, comme si l'utopie communiste et la froide modernité fonctionnaliste engendraient des cauchemars déshumanisés.

Les photographies de livres brûlés d'Angela Grauerholz disent aussi quelque chose d'infiniment triste sur notre époque marquée par les autodafés, les fours crématoires et la mort de Dieu. De même, la triste beauté fulgurante de l'arbre renversé de Rodney Graham (Cèdre du parc Stanley,

n° 7) suscite une sorte d'extase noire et laisse une trace de peine métaphysique que les portraits comiques et les paysages féeriques des espaces voisins ne réussissent pas à effacer complètement.

«Une fois sorti de l'ère des illusions, il reste la beauté plastique», semble répliquer un document du MBAM. L'esthétique, cet absolu de substitution, comme ultime bouée dans le naufrage de l'existence... Triste leçon en vérité, quelle soit canadienne ou universelle. Et tout compte fait, c'est peut-être la trame d'Ascenseur pour l'échafaud ou Sympathy for the Devil qu'il aurait fallu choisir comme titre pour cette exposition...