Exposition - Paysages de lumière

Québec — Depuis quelques années, la direction du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) s'est employée à faire redécouvrir de grands artistes québécois, comme Ozias Leduc, Charles Daudelin, Jean Dallaire et Marc-Aurèle Suzor-Coté. Cette fois, le musée se penche sur l'oeuvre de Clarence Gagnon, qui n'avait pas fait l'objet d'une rétrospective depuis 1942. Le MNBAQ et ses partenaires (le Musée des beaux-arts du Canada et la collection McMichael d'art canadien) ont réuni plus de 200 oeuvres de l'artiste. Et l'exposition propose un parcours des étapes les plus importantes de la carrière de Gagnon en montrant sa production de tableaux, de gravures, d'illustrations de dessins et de croquis.

Chez Reitlinger

En 1913, la galerie Reitlinger consacre pour la toute première fois une exposition solo à Clarence Gagnon. Les conservateurs du MNBAQ ont pertinemment choisi de reconstituer le décor de cette galerie parisienne pour amorcer la rétrospective avec un moment clé de la carrière du peintre. Pour situer le visiteur, on a disposé un panneau de verre sur lequel est gravé le nom de la célèbre galerie de la rue de la Boëtie. En transparence, on voit des murs semblables à ceux sur lesquels Gagnon avait accroché ses toiles près d'un siècle auparavant (photos d'archives à l'appui!). On a poussé le souci du détail jusqu'à les peindre du bleu que l'artiste avait choisi à l'époque. Cette entrée en matière permet de plonger directement au coeur de l'oeuvre de Clarence Gagnon. Dès le premier coup d'oeil, on se retrouve devant un éventail de paysages laurentiens révélant l'approche à la fois romantique et idéaliste du peintre.

Une fois le décor de Reitlinger passé, le musée abandonne cette exploitation originale du lieu pour retourner à une trame muséologique conventionnelle. Quitte à faire une pareille mise en scène pour introduire l'exposition, il aurait été intéressant de voir avec quelle inventivité les conservateurs auraient pu tenir le rythme en proposant d'autres décors pour regrouper les oeuvres de Gagnon. Au lieu de cela, on se retrouve dans une exposition classique où s'entremêlent présentations chronologiques et sélections thématiques des oeuvres.

Le parcours proposé a cependant le mérite d'illustrer les étapes du raffinement de la technique de l'artiste et l'évolution de son regard sur le sujet peint. Par un bref retour à ses années de jeunesse, on explique les racines de son art et son goût prononcé pour les paysages.

Le choix des tableaux témoigne de la transformation de la qualité picturale des oeuvres de Gagnon. On passe de toiles dont le traitement de la lumière est grandement influencé par les impressionnistes français pour migrer vers une production plus romantique, où l'aspect dramatique est tranquillement écarté pour faire place à une idéalisation du sujet. On comprend comment l'artiste gommait certains détails déplaisants, tels les fils électriques ou les traces du monde industriel, pour ne conserver que les éléments qu'il jugeait esthétiques. Dans cette succession d'oeuvres, on assiste à l'apparition des thèmes chers au peintre: montagnes enneigées, villages de Charlevoix, hameaux solitaires et trappeurs au coeur des bois.

Au passage, on est témoin de la manie quasi obsessive de Gagnon pour la qualité des matériaux. Non content des peintures qu'il trouve, il finit par broyer lui-même ses pigments afin d'obtenir les couleurs aux tons riches qui ont fait sa renommée.

Un univers plus sombre

En plus des toiles, l'exposition présente une sélection d'eaux-fortes réalisées par l'artiste. Cette facette moins connue du travail de Clarence Gagnon vaut à elle seule le passage par le MNBAQ cet été.

On découvre dans ses gravures un univers beaucoup plus sombre que dans ses tableaux. Loin de la recherche d'un idéal de pureté esthétique, les eaux-fortes de Gagnon portent une dimension dramatique rappelant certaines oeuvres de Rembrandt. Bien que de très petite taille, la plupart faisant à peine vingt centimètres d'arête, Gagnon y développe des univers complexes faits de tensions entre l'ombre et la lumière. La grande majorité de ces oeuvres sont faites à partir de thèmes européens glanés par l'artiste au fil de ses voyages. Mais Gagnon s'est également inspiré de thèmes québécois, comme les jardins du Grand Séminaire de Montréal.

Dans cette section de la rétrospective, il faut bien prendre le temps d'explorer ces eaux-fortes afin d'y admirer le souci du détail. Pour faciliter la vue, le musée a pertinemment laissé quelques loupes à la disposition des visiteurs pour permettre d'apprécier la qualité du trait de l'artiste.

En filigrane des oeuvres présentées, l'exposition prend soin de souligner quelques moments importants de sa vie. Ces quelques notes biographiques, traitant notamment de ses voyages, de ses deux mariages et de ses amitiés avec les peintres Horatio Walker et James Wilson Morrice, situent habilement l'oeuvre de Gagnon dans son contexte humain.

Pour un regard plus complet sur la vie de l'artiste, on peut se lancer dans la lecture de l'excellent catalogue qui accompagne l'exposition. Dans ce volume imposant, les auteurs Hélène Sicotte et Michel Grandbois tracent un portrait inspirant de l'homme et de sa production artistique. De plus, le nombre impressionnant de reproductions qui s'y trouvent en font certainement un des ouvrages de référence les plus complets à avoir été publiés sur l'oeuvre de Clarence Gagnon.

Collaborateur du Devoir