De Visu - Quand l'artiste se met au verre

Surplombant la terrasse d'un café, le spectacle du spleen s'affiche angle Saint-Denis et Cherrier. Songeuse, une jeune femme affiche depuis un an sa langueur déconfite.

Est-ce de l'art? De la publicité? Dans ce cas, ce serait une réclame de Windex, tant le verre auquel la jeune femme s'agrippe est incontournable dans cette photo. La jeune femme paraît pourtant tout ignorer de cette vitre pendue à son nez. Absorbée, elle contemplerait plutôt toute la tristesse du monde, tandis que la glace projette un voile d'absence et de désarroi. Bizarrement, cette sombre méditation n'est pas si éloignée d'une pub de mode genre Gap. Mais le vêtement est boudiné et effiloché. Et le modèle, les cheveux un peu gras, est à cent lieues du glamour même décalé des mannequins porte-manteaux.

La plaque de verre est au coeur du dispositif imaginé par l'artiste Pascal Grandmaison (né en 1975). Avec sa transparence incertaine, elle introduit le soupçon. Encadrant le regard tout en y faisant écran, le verre cloisonne en même temps qu'il nous indique qu'aucune catégorie — de l'art jusqu'à la pub — n'est étanche.

Les mises en scène de Pascal Grandmaison nous disent beaucoup du monde contemporain. Emblématiques du travail de cet artiste, ces photos «au verre» ont acquis une visibilité à la fois urbaine et médiatique. Avec des solos récents remarqués, et quelques participations à des expositions collectives d'importance au Québec, au Canada et à l'étranger, Grandmaison crée un effet qui se répercute dans la mire de bien des critiques.

Entre deux expositions à New York ou à Toronto, Grandmaison troquerait l'appareil photo pour le marteau. C'est du moins ce que j'ai appris à la lecture du compte rendu consacré à son expo à la galerie René Blouin en avril 2005 dans le quotidien torontois The Globe and Mail sous la plume de Sarah Milroy. L'artiste est en effet en train de reconvertir une ancienne église anglicane en atelier dans l'est de Montréal. Tout cela, bien sûr, sans délaisser les prises de vue de ses images, si empreintes, selon la critique torontoise enthousiaste, d'une «poignante émotion». C'est dire combien cette exposition actuelle au Musée d'art contemporain, comprenant une vingtaine d'épreuves numériques, dont quelques-uns de ces «verres», et la projection de films en boucle, était attendue par certains.

La mélancolie

Dans la même salle, la fixité statique d'une jeune femme à la chemisette bleue limée semble reprise par les deux autres protagonistes masculins qui lui font face. Même geste. Même verre qui filtre une partie de la scène. Même fond blanc. Même façon de s'habiller. Quelquefois, des traces de vie, comme une buée légère, s'impriment à la surface du verre. Le regard est vide. Les personnages semblent absents à eux-mêmes, aux spectateurs. Ce qui nous est communiqué ici, selon l'artiste (cité par l'historienne d'art Christine Bernier), «c'est une incertitude, le confinement dans la solitude, la nécessité de consommer, les pressions de productivité. L'expression du moi, de conclure Pascal Grandmaison, est distillée au profit d'une identité et d'un sentiment collectif».

Cette mélancolie plein écran participe-t-elle d'un romantisme doloriste ou se fait-elle l'avatar d'un thème de nouveau d'actualité dans le monde de l'art? L'hiver dernier, une grande exposition parisienne documentait les métamorphoses de ce thème au gré des figures selon les époques, de Dürer à Caspar David Friedrich, aux saisissants portraits de la période bleue de Picasso jusqu'à Kiefer et certains artistes plus jeunes. Mais il n'est pas si sûr que Grandmaison veuille lui aussi «mélancoliser» lorsqu'il représente cet état de nostalgie et d'attente et qu'il isole, sous les capteurs de ses verres, ceux qui semblent ainsi mariner dans leur jus. S'attachant à une génération «venue trop tard dans un monde trop vieux», pour paraphraser Musset, ces images d'accablement proclameraient un message d'espoir, fût-il vague. «Le caractère ambigu de ces états d'âme s'affiche porteur d'une indéniable énergie», estime Pierre Landry, conservateur de l'exposition.

En fait, c'est surtout la pratique même du portrait qui est déconstruite et passée au crible par Grandmaison avec ses effets de décalage, tandis qu'il représente ces inconnus «par défaut». Comme prélevés, les visages sont recadrés, lissés, aplatis sous cette vitrine. Le portrait devient autre chose que l'apparence fidèle de quelqu'un. Recourant à ce qui est à la fois un écran et une cloison, c'est aussi un peu le «portrait du portrait» que nous dresse Grandmaison. Son jeu oppose à la conscience de l'autre, du modèle, une dépossession, une défiguration, tout en l'encadrant et en le cloisonnant comme on le ferait d'un spécimen.

Des fonds blancs

Ailleurs, hors de ces verres effectivement troublants, l'exposition montre leur envers anonyme, des personnages photographiés dans la pénombre, vus de dos. Cette opacité, ce détournement, renvoie une fois de plus, mais sans la même subtilité, à l'incapacité à faire sortir le modèle de l'indistinct. Intitulée Monner (2003), une autre série juxtapose des peaux de tambour en gros plan. Marqué aussi par l'usure, on pense aux étranges gros plans de petites cuillers du photographe français Patrick Tosani. Mais ici, comme en «résonance», la blancheur de la peau de tambour fait tout autant écho au fond blanc dont ils semblent à peine émerger qu'à l'arrière-plan de la série des portraits sous verre sur lequel se découpe le filtre de la plaque de verre. Quelques projections complètent cette présentation. Air (2006) se colle à l'image d'un corps allongé filmé de près. Sa respiration modifie la lumière sur le film. Selon une alternance un peu simpliste de présence/absence, les mouvements font apparaître et disparaître ce fameux fond blanc. Décidément, tout cela ne manque pas d'air!

Collaborateur du Devoir

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PASCAL GRANDMAISON

Musée d'art contemporain de Montréal

Jusqu'au 9 octobre

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MODELLO

Café Cherrier, Vieux-Port, Marché Bonsecours

Un projet du Musée d'art urbain et du Musée d'art de Joliette