De Visu - Gérard Tremblay : l'artiste en passe-muraille

Discret. Trop discret. Cet artiste passe-muraille qu'est Gérard Tremblay (1928-1992) occupe dans l'art québécois une place singulière. On le redécouvre ces jours-ci.

Évoluant entre pastel, peinture, estampe, dessin, Gérard Tremblay frayait comme un saumon, remontant le courant vers les eaux limpides et originelles d'une même inspiration. Comme un fond immanent, des visions aussi identifiables que variées reviennent sans cesse chez lui, même si les moyens plastiques utilisés pour les traduire étaient différents. Cette métaphore du salmonidé fait particulièrement mouche devant l'une des affiches-poèmes cosignée avec le poète Paul-Marie Lapointe en 1972. Sur une lancée aussi fébrile que «méandreuse» dans ce Mois du saumon, écriture et dessin y nagent d'un même souffle entre deux eaux fertiles.

Cette fluidité pourrait bien être le maître mot de l'exposition que consacre Mont-Saint-Hilaire à Gérard Tremblay. «L'approche est chronologique mais aussi par médium», souligne l'historienne d'art Danielle Lord, commissaire de la présentation.

Après Pellan et, l'an dernier, Jean Benoît à Québec, Danielle Lord s'est passionnée pour l'art de Tremblay. Mercedes Renaud-Tremblay, les frères de l'artiste, ses enfants, des cousins, des cousines, des poètes, des écrivains, des collectionneurs prêteurs lui ont ouvert leurs portes. «Cette exposition, en circulant, est susceptible d'évoluer et de s'étoffer, prévient-elle. Presque toutes les semaines je reçois des appels téléphoniques ou des courriels de collectionneurs. Je repère de plus en plus de choses inédites.»

Mercedes Renaud-Tremblay a été la femme de l'artiste: «Gérard a beaucoup produit dans tous les domaines. Quand il était écolier, notre fils est tombé devant un manuel scolaire qu'il avait illustré. Pas un de ses petits camarades ne le croyait quand il s'est écrié: "C'est mon père qui a fait cela!" Durant les dernières années de sa vie, alors qu'il était miné par le cancer, cette activité incessante était une façon de conjurer son angoisse. En 1991, il a fait pas moins d'une quarantaine de toiles. Il n'arrêtait pas.»

Grignotages

L'imagination, un volet onirique et l'humour se doublaient chez lui d'une précision d'horloger. Il faut voir avec quelle minutie les signes s'enchâssaient sur ses toiles, ses feuilles. Tout s'ajustait pile, une précision millimétrique dans les détails à laquelle ses exercices de voltiges et sa propension colorée au lyrisme conféraient profondeur et détachement, histoire de nous rappeler qu'il avait fréquenté l'École des beaux-arts et aussi celle des arts graphiques.

Ouvrier et artisan du signe, maître estampier, imagier en un sens, Tremblay y avait appris les métiers de l'édition et surtout de l'édition d'art. S'il avait été l'élève de Dumouchel, il n'avait pas été insensible aux leçons de son aîné Léon Bellefleur, comme le montre une même application de la couleur en camaïeu. Aussi, à force de partager avec Roland Giguère, autre membre de ce trio inséparable de mousquetaires, amitié et atelier, Tremblay a été influencé par lui et vice-versa.

«Il n'y a pas de vie sans trace. Il n'y a pas d'amis perdus», écrit Giguère, lui dédiant à sa mort en 1992 cette Dernière page. Pas d'ami perdu. Giguère, en jouant avec les mots, se souvient-il des feuilles d'À midi perdu, écrites en 1951 et illustrées en lithographie par Tremblay? S'y amorce une collaboration dont L'abécédaire (1975), un long rouleau qui se déroule dans l'espace du musée de Mont-Saint-Hilaire, se fait l'emblème. Jugé «mièvre» par le critique d'art Gilles Toupin en 1977, cet abécédaire se déploie dans les salles à la façon d'une mini-tapisserie de Bayeux.

Dans ses monotypes sur des textes poétiques, Tremblay, avec son originalité intrinsèque, se fait de façon conviviale à la fois copiste et enlumineur. Il tisse entre eux verbe, parole, signes et dessins. Animée par Giguère et Tremblay, cette connivence entre poésie et art plastique a été le fondement de l'aventure des Éditons Erta, qui publiaient en 1951 Vingt lithographies, de Gérard Tremblay, et aussi Les Semaines (1966) et J'imagine (1976), sur des mots de Giguère.

Au fil des ans, les moyens d'expression de Gérard Tremblay se sont amplifiés. L'artiste a travaillé l'estampe sous toutes ses formes: lithographie, eau-forte, relief, aquatinte, manière noire. En même temps, il a combiné différentes techniques dans une même oeuvre: grattage, frottis, monotype, pochoir, de même que le pastel et bien sûr le dessin. Qualifié par des critiques de l'époque de «somptueux», son traitement pictural est façonné, écrit Guy Robert au début des années 60, par «la préciosité des glacis et la sobriété des tons». Mais d'autres chroniqueurs décrivent des «pourpres suaves», des «jaunes cuivrés», des «roses joyeux», des «mauves luxuriants».

Grignotant pêle-mêle les procédés les plus divers, son «art frais», tel que le qualifiait un critique en 1964, juxtapose le maniement débridé des signes, des tracés à la fois sinueux et assurés et les plages colorées à un sens implacable de la mise en place issu de l'imprimerie d'art. «Tout est dessiné dans ses peintures comme dans une gravure», soulignait Laurent Lamy dans Le Devoir en 1963 en admirant cette imagination si «papillonnante».

L'oeuvre de Gérard Tremblay est mue par un principe actif qui est celui du mélange. Il nous convie à faire une expérience commune en interrogeant les conditions poétiques des territoires qu'il arpente. La loi, c'est la l'oie. Vénus idée fixe, Ci-gît bidule... Même les titres valent la peine qu'on s'y attarde.

L'ironie n'est pas que dans le dessin. Tremblay ne séparait rien. Travaillant par série, il poussait jusqu'au bout l'expérience de situations étonnantes. Poursuivant en pièces détachées cette rapide fortune critique, voici Gilles Hénault qui, en 1974, louait son «pouvoir d'intégration» tout en soulignant «sa haute fantaisie».

Voir ailleurs

L'exposition nous incite à visiter par quatre chemins les pistes de ce chemineur ébloui. Chez lui, la construction d'itinéraires est à la fois acte d'émancipation du quotidien et exploration des mille et une façons d'aller voir ailleurs. Ce promeneur échafaudait ses parcours à partir de minutieux repérages de ce terrain de la feuille ou de la toile comme autant d'indications. Puis il oubliait les itinéraires tracés pour se fier à ce qui le poussait. Du reste, «mieux vaut laisser venir à soi les choses et leurs mélanges», écrivait Robert Marteau dans Le Jour en 1974.

En cours de route, Tremblay ajoutait les nouvelles inscriptions reçues. Il chorégraphiait leur déroulement, orchestrait totems et animaux fantasmagoriques, oiseaux de paradis. Ses flâneries s'approprient un monde inédit vers lequel il nous ouvre des chemins. Tandis que la gravure, dont il a été ici l'un des pionniers, passe de mode, Tremblay évolue davantage vers le dessin, le pastel, la peinture. D'une période à l'autre, on reconnaît son bestiaire, ses traits en forme d'herbes ou de rubans étranges et noués. Dans ses Vénus, une série de 1982, les poils pubiens deviennent réseau soyeux, clairière de désir, autant de sentiers sur les voies d'Éros. 1991. Thanatos. Derniers tableaux. Les formes «bourgeonnantes et fleurissantes , je dis libre», écrit Jean Dumont en 1992, s'incrustent d'un «curieux signe noir» inquiétant, «en forme de peigne, de griffure... sans antécédents ni mémoire» ailleurs dans l'oeuvre. Inachevé, le système des signes se referme par cet atypique ponctuation.

La présentation de Mont-Saint-Hilaire reconfigure aujourd'hui l'unité du parcours et de ses jongleries aux «traits» fins et grands. Si l'oeuvre de Tremblay a été trop longtemps et injustement oubliée, à cet égard l'absence de catalogue n'aide en rien la cause de ces panaches, de ces plumes exotiques, de ces signaux proliférant, de ces badigeons de couleurs en fusion. Sillonnant par la diversité un terrain commun entre les disciplines, Gérard Tremblay, «loin des paysages coutumiers», écrit son ami Bernard Jasmin en 2004, donnait ainsi «un certain langage au silence».

Collaborateur du Devoir