Le printemps de Nicolas Baier

Le visiteur mal informé risque d'être fort surpris en parcourant la collection permanente du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) ces jours-ci. Au milieu des tableaux des maîtres anciens, des sculptures de l'Antiquité ou des arts décoratifs du XXe siècle se cachent des oeuvres bien curieuses. S'agit-il d'une espèce de poisson d'avril artistique? Pas exactement... Dans le cadre de la dixième édition de Zone Libre, une série consacrée à l'art contemporain, le génial artiste montréalais Nicolas Baier a choisi une présentation originale: il a éparpillé 17 de ses photographies dans les différentes salles du musée.

Nicolas Baier connaît depuis quelques années une ascension fulgurante. Pour ceux qui connaissent un peu l'artiste, son choix d'installation n'est pas si surprenant. Figure de proue de la scène artistique locale, Nicolas Baier est reconnu pour son caractère rebelle et provocateur. Très attendue, son exposition ne promettait pas de le voir se plier à de quelconques exigences. Et le visiteur n'est pas déçu.

Lors du vernissage, on pouvait lire le plaisir dans les yeux de l'artiste tandis qu'il observait les invités déambuler d'un étage à l'autre, scrutant les moindres recoins à la recherche de ses oeuvres. La scène avait, en effet, quelque chose de cocasse. On aurait dit que le Tout-Montréal artistique (il y avait là un nombre impressionnant de galeristes, commissaires, et historiens de l'art en tous genres) participait à une gigantesque chasse aux oeufs de Pâques...

Pourtant, en choisissant cette forme de présentation, l'artiste a aussi pris un risque énorme. En «inscrivant» son travail dans une continuité qui comprend aussi bien l'Antiquité, la Renaissance, l'art moderne et l'art contemporain, Nicolas Baier pouvait donner l'impression de vouloir imposer sa marque dans l'histoire de l'art et d'y inscrire lui-même sa trace...

Le choix de placer Monolithe — un «assemblage» de plusieurs photographies qui donnent l'impression d'un bloc de marbre — dans la section réservée à l'art ancien, parait ingénieux. Par contre, quand il place Miroir, une photographie où l'on voit des taches abstraites noires et blanches, à côté des oeuvres «sacrées» de Borduas ou, encore, lorsqu'il ironise sur la vision du paysage du Groupe des Sept en accrochant des oeuvres intitulées Le Canada est dans le marécage d'un terrain de golf à Laval ou Le Canada est dans le coin d'un vieux pénitencier à Laval à côté des tableaux de Lawren Harris ou A.Y Jackson, le résultat pourrait sembler pompeux.

En fait, contrairement au célèbre artiste graffiti Banksy, qui avait accroché illégalement l'année dernière ses toiles dans les grands musées de New York pour critiquer les règles établies du monde et du marché de l'art, les motivations de Baier ne sont pas évidentes. Mais il est certain qu'il a placé ses photographies selon un critère esthétique précis. Les cadres ont d'ailleurs été soigneusement choisis de manière à imiter fidèlement ceux des oeuvres qui les entourent. Pour Harpie, une photographie placée au milieu de tableaux du XVIIe siècle, le cadre est ornementé de dorures, selon le genre de l'époque. Pour Vases communicants, placée avec des oeuvres d'art canadien du XXe siècle, le cadre est fait d'un simple bois typique.

Quant à Cité, présentée dans la collection d'art contemporain, elle n'a pas de cadre du tout. Ses choix apparaissent alors moins comme une remise en question et plus comme un hommage sous forme d'appropriation.

Sens de l'observation

Il faut rappeler qu'avant d'être photographe, Baier était peintre. C'est donc à travers une approche visuelle particulière qu'il nous invite à aborder ses oeuvres. Le talent de l'artiste repose principalement sur son sens aigu de l'observation: il sait comment partir d'éléments anodins — comme une branche d'arbre, de la poussière sur une fenêtre ou un comptoir de restaurant du centre-ville — pour en forger une image saisissante, emplie d'une grande poésie. Mais ce qui donne un caractère si original à son travail, c'est surtout la manière dont il manipule ses images avec l'aide de Photoshop, ce qui lui permet de renverser les frontières entre les disciplines. Ses oeuvres sont ainsi, physiquement, des tirages numériques, mais on pourrait aussi bien les appeler des toiles tellement elles apparaissent «peintes», mais de manière virtuelle.

En faisant dialoguer ses oeuvres avec la collection du Musée des beaux-arts, Baier «révèle», comme l'écrit le conservateur Stéphane Aquin dans l'excellent catalogue qui accompagne l'exposition, «la mobilité chronique de l'art contemporain». Baier représente ce concept abstrait qu'est le post-modernisme, le croisement des influences, des époques, des écoles.

Cette exposition nous invite à réfléchir sur le caractère linéaire de l'histoire de l'art, tout en nous donnant l'occasion de considérer en parallèle la position globale que traduit la collection du Musée des beaux-arts. Baier propose un parcours original de son propre art à travers une certaine tradition. À voir absolument.

Il faut souligner, finalement, qu'en marge de l'exposition du musée, la galerie René Blouin présente à partir d'aujourd'hui les oeuvres récentes de Nicolas Baier. Une bonne occasion d'avoir un aperçu complémentaire sur le travail de cet artiste.

Collaborateur du Devoir

***

Tableaux de chasse

Nicolas Baier

Jusqu'au 28 mai

Musée des beaux-arts de Montréal

1380, rue Sherbrooke Ouest

Îuvres récentes

Galerie René Blouin

372, rue Sainte-Catherine Ouest, #501

Montréal