Rouler carrosse

Il y avait un monde fou dimanche dernier à l'expo Catherine la Grande au Musée des beaux-arts de Montréal. La cohue totale avec piétinement d'usage. De peur d'être reconduit manu militari, nul n'osait même frôler les entrelacs baroques du fameux carrosse du couronnement. On se contentait de se rincer l'oeil sur le velours grenat, les angelots peints, les lions sculptés, les roues royales. Sans oublier la grosse couronne au pic du véhicule, sorte de cerise plantée sur ce gâteau.

Beau? Pas beau, le carrosse? On avait tellement lu partout que, fragile, difficile à transporter, le véhicule entreprenait un dernier voyage avant de regagner son cocon au Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg. La question de son esthétisme devenait déplacée... Témoin précieux, visiteur de la dernière chance, monument mobile chargé d'histoire à respecter comme tel. Soit!

Quand même... Assez pompier, réflexion faite, à contre-courant du goût de Catherine de Russie pour le néoclassicisme plus sobre, conçu avant son règne afin d'impressionner les serfs et les nobles de Saint-Pétersbourg au passage de la glorieuse majesté. On s'impressionne à notre tour aujourd'hui, forcément. Ébahis, bousculés par la foule, les prunelles en mode clignotement. Le clou de l'expo n'est pas sa plus belle pièce. Qu'importe?

La monarchie demeure au Québec un concept incongru. Alors les fastes de Catherine II de Russie au XVIIIe siècle semblent issus d'un univers parallèle, insolite comme un conte de fées. D'où l'éblouissement.

Qu'on se déplace en Europe jusqu'à eux ou qu'ils se transportent ici, les trésors royaux au luxe extrême nous laissent babas. On n'a pas été élevés parmi les vestiges de ces empires-là. Cette expo, dans l'ensemble vraiment impressionnante, devrait fracasser chez nous des records d'affluence. Plusieurs des toiles que Catherine de Russie, grande collectionneuse devant l'Éternel, a acquises à travers toute l'Europe, souvent fort belles, trônent sur leurs cimaises. Ajoutez au menu des meubles gravés et dorés, des services de porcelaine au bleu lumineux, des tabatières ornées de pierres précieuses: l'environnement d'une reine. Place au tour du palais disparate, étourdissant. Mais que de questions sans réponses...

Intrigante figure, que celle de Catherine de Russie. On aurait aimé mieux cerner le personnage, à travers les panneaux explicatifs de cette expo. Un texte laisse entendre qu'elle avait sans doute participé à l'assassinat de son mari pour accéder au trône. Information à peine lancée, jamais commentée.

Au sein des cours d'Europe, cette souveraine fut considérée comme une régicide et une dangereuse arriviste. Mais son caractère d'acier trempé, sa passion pour les arts, sa volonté de transformer Saint-Pétersbourg en centre névralgique de haute culture, ont fait oublier de son vivant plusieurs de ses écarts de conduite, semble-t-il.

On se gratte aujourd'hui la tête, intrigués. Le régicide, après passage du temps, semble réclamer de plus belle notre indulgence. Quelque chose nous échappe. Comme un regard posé sur la morale du temps et du lieu.

Assassines ou non, les grandes figures féminines de l'histoire ont tout pour fasciner. De nos jours encore, si peu de femmes parviennent à gravir les hauts sommets du monde politique... Alors autrefois, dans la Russie impériale... Ça prenait une personnalité de feu, des nerfs d'acier, la fibre mégalomane, la morale élastique et une énergie sans faille. En lisant à travers les lignes et les dorures de l'expo, on imagine l'existence de cette dame de fer: les vizirs à mettre au pas, le mari à trucider, les conjurations à déjouer, une vision culturelle à imposer, un peuple à brimer. Et des amants, par-dessus le marché...

Elle n'était pas jolie, Catherine de Russie, mais le pouvoir tient lieu de charme, pour un sexe comme pour l'autre. L'usage du trône doit enseigner ces évidences-là. Imposer ses favoris à la cour dans l'univers machiste que l'on devine relevait en tout cas du tour de force. Ses moeurs si libres ne sont pas commentés non plus. Promis! On s'achète une biographie de la Grande Catherine.

L'expo aborde les liens tissés entre art et pouvoir. Un mécénat royal tirant son éclat des maîtres du pinceau et du ciseau. On songe que ces élites s'enrichissaient avec le sang des peuples. Et plus les tyrannies étaient absolues, plus les palais regorgeaient de richesses, plus le mécénat pouvait fleurir. Sans les rois, les papes, et les puissants, combien d'oeuvres d'art majeures n'auraient jamais été commandées, préservées pour la postérité? Le paradoxe est là. Flottant.

On parcourt l'expo dans l'hiver montréalais en méditant sur le tempérament d'une femme d'exception, supérieure et sans scrupules, sur les splendeurs et les horreurs de la tyrannie, sur les grands artistes récupérés au fil du temps pour servir de socle aux monarchies. À tout ce que les textes affichés suggèrent sans nous le dire vraiment. Avec une pensée pour nos propres créateurs, parfois enrôlés à leur tour pour servir les bonzes des pouvoirs, le plus souvent crève-la-faim, aujourd'hui comme hier.

Catherine de Russie a cessé d'aimer la France en 1789, quand la révolution a éclaté là-bas. Son règne de faste réclamait le servage. Cette expo à sa mémoire nous rappelle avant tout à quel point la route de l'histoire de l'art fut pavée d'intrigues et de férocité, pour faire rouler les beaux carrosses dorés.

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