La science des fractales à la rescousse de l'art

Une analyse mathématique a montré que derrière le chaos apparent des toiles de Jackson Pollock se cachent des structures similaires qui se répètent à l’infini.
Photo: Agence Reuters Une analyse mathématique a montré que derrière le chaos apparent des toiles de Jackson Pollock se cachent des structures similaires qui se répètent à l’infini.

La découverte de 24 tableaux attribués à Jackson Pollock en 2003 a semé la zizanie dans le cercle restreint des experts du peintre américain, au point où la Fondation Pollock-Krasner a décidé de sortir de son mutisme habituel en appelant la science des fractales à sa rescousse. Son verdict? Les six toiles passées au crible seraient, selon toute vraisemblance, des faux.

La nouvelle a eu l'effet d'une bombe hier dans ce petit milieu autrefois tissé serré. Il faut dire que la fondation a mis le paquet. Même si elle refuse pour l'instant de prendre clairement position, elle a donné le ton hier en permettant au physicien Richard Taylor de publier ses résultats dans la dernière édition de la prestigieuse revue scientifique Nature.

N'en déplaise à ses détracteurs, le fameux dripping de Jackson Pollock serait tout sauf le fait du hasard, explique celui qui avait décortiqué les motifs récurrents du peintre américain dans les années 90. «Le seul élément commun chez Pollock, c'est sa composition fractale, qui est restée systématiquement la même au fil des ans.»

Une analyse mathématique a en effet montré que derrière le chaos apparent des toiles se cachent des structures similaires qui se répètent à l'infini, à l'instar des ramifications d'un flocon de neige, par exemple. «Les plus grosses fractales sont en quelque sorte la signature d'un artiste en mouvement, son empreinte. Mais les plus petites ont aussi à voir avec ses choix: la distance du corps par rapport au canevas, la fluidité de sa peinture ou l'angle et la force de sa trajectoire.»

Sur la foi de cet exercice, Richard Taylor a passé au crible six des 24 toiles découvertes en 2003. Sa conclusion: les motifs décortiqués sont différents de ceux précédemment relevés dans les oeuvres de Jackson Pollock. Cela étant, le scientifique de l'université de l'Oregon reste prudent. Pour une authentification en règle, cette technique devrait être associée à d'autres analyses.

Cette conclusion a néanmoins conforté le sentiment de l'historien de l'art Francis O'Connor, coéditeur du catalogue raisonné de Pollock, qui avait remis en question l'authenticité de ces 24 oeuvres dès 2003. Ces résultats «renforcent mon scepticisme et mes réserves», écrit-il dans un communiqué publié hier sur le site Internet de la fondation.

Cette démonstration scientifique n'a toutefois pas ébranlé son adversaire, la spécialiste Ellen G. Landau, qui avait authentifié les 24 oeuvres à l'époque. Dans un communiqué publié hier, Mme Landau remet en question la voie choisie par la fondation. L'utilisation de l'analyse des fractales dans l'art est «très récente et contestée», écrit-elle.

Les 24 toiles (et huit dessins) en question ont été découvertes par Alex Matter alors qu'il mettait de l'ordre dans les biens de ses parents, le photographe Herbert Matter et la peintre Mercedes Matter, des amis proches de Pollock. Des étiquettes écrites de la main d'Herbert Matter identifiaient même ces toiles comme étant l'oeuvre de Pollock et les dataient des années 40, ce qui avait eu l'heur de rassurer doublement Mme Landau.

À l'époque, la fondation avait préféré ne pas prendre part au débat, même si certains de ses experts avaient dès lors émis des réserves. Mais lorsque Mme Landau a annoncé son intention de rejoindre l'équipe d'Alex Matter pour l'organisation de la grande rétrospective Pollock Matters 2006, mettant en vedette ces 24 toiles, la fondation a décidé de sortir de sa réserve.

La publication de l'étude scientifique de M. Taylor n'est que la première étape d'un long travail d'authentification que la fondation promet de faire. Une équipe d'experts a déjà été mandatée afin de rassembler le maximum d'éléments de preuve.

En attendant les conclusions de ces experts, la fondation «entend suspendre son jugement», a indiqué hier le président de son conseil d'administration, Charles C. Bergman. Et ce sont eux qui auront le dernier mot, ajoute-t-il en guise de conclusion.