L'ombre et le mouvement

N'allez surtout pas demander à Jean-Pierre Legault s'il considère ses photographies comme des souvenirs de voyages. Il déteste ça... En effet, si l'artiste s'inspire des paysages pittoresques et du folklore qu'il a rencontrés dans les petits villages nichés sur les hauts plateaux du Pérou et de la Bolivie (où il passe plusieurs mois chaque année), il refuse catégoriquement de verser dans l'exotisme. Pour ce Québécois, les lieux qu'il affectionne en Amérique du Sud offrent bien plus que le dépaysement et se situent au coeur d'une recherche identitaire très personnelle.

Son exposition, à l'Agora de la danse, est présentée de manière assez sobre. Dans la salle, les fenêtres ont été recouvertes d'un épais tissu noir et cela confère un caractère intime aux oeuvres. Les photographies s'intègrent parfaitement au lieu et, sur Griserie, Appel et Pas, on peut voir des danseurs s'abandonnant au son du sicuri (musique traditionnelle des Andes). Dans ces trois photographies, on ne discerne pas vraiment les personnages, mais on ressent parfaitement la musique et le rythme de la foule. Il faut d'ailleurs préciser que Jean-Pierre Legault a une formation musicale et que la notion de durée et de cadence occupe une place importante dans son travail. Ce qui ressort aussi d'une manière saisissante, c'est le jeu des ombres. L'artiste fait remarquer qu'à haute altitude la lumière est très différente. C'est pourquoi il s'intéresse tellement aux moindres détails. Selon l'heure du jour (ou de la nuit), une porte, un escalier ou même une plante vont prendre un caractère particulier, une luminosité que l'on ne pourrait trouver ailleurs.

L'exposition s'intitule d'ailleurs Frontière. Est-ce une frontière physique ou la frontière plus abstraite de la perception? La clé se trouve sûrement dans l'oeuvre Refuge, pièce centrale de l'exposition. Sur cette photographie presque abstraite, un creux sombre attire le regard. On croit d'abord voir l'entrée d'une grotte ou une ouverture dans le mur. Mais en reculant, on constate que cette ombre ressemble davantage à une forme humaine. Comme si l'artiste voulait laisser là une trace de son passage.

Collaborateur du Devoir