L'exposition qui venait du froid

Avec comme toile de fond la renaissance culturelle actuelle de Saint-Pétersbourg et l'Europe cosmopolite et francophile du XVIIIe siècle, c'est à un portrait de Catherine II en mécène célèbre et en égérie des Lumières que nous sommes conviés. Le personnage doit déjà pas mal de sa notoriété à une vie amoureuse et sexuelle trépidante. «Grande», elle régna de 1762 à 1796. L'exposition démontre en quoi Catherine II avait trouvé une façon d'interloquer qui du moujik, qui des plus beaux esprits de l'Europe entière par sa propagande artistique.

Carrosse et tabatières

Tout juste après avoir renversé Pierre III, son époux, Catherine II (1729-1796), qui avait pourtant bien d'autres chats à passer au knout (son mari est assassiné peu après), propose à Diderot de venir terminer son Encyclopédie, interdite en France, à Pétersbourg. L'impératrice est si déterminée à faire de la Russie une puissance européenne et de sa cour autre chose qu'une caserne de boyards qu'elle se lance à corps perdu dans l'acquisition d'une collection qui va faire de l'Ermitage un des grands musées au monde.

Bien sûr, son image de marque, du coup, en prend du grade. Le soin qu'elle consacre à sa publicité et sa réputation de despote éclairée en font la coqueluche de l'Europe. Ici sont convoqués d'Alembert, Grimm. Avec ses airs de cabinet de travail, la section intitulée «La philosophie couronnée» nous montre que Voltaire était visiblement son chouchou. Les bustes de philosophes et d'artistes sont disposés de telle façon qu'ils semblent converser devant les écrits de l'impératrice. Diderot, qui la voit «étrangère à aucun sujet», lui recommande le sculpteur Falconet. À lui seul, le transport du socle sur lequel est érigé la statue équestre de Pierre Le Grand est un exploit qui nécessite deux navires, une barge construite pour l'occasion et deux ans de labeur. L'exposition documente l'influence de l'art français et des Lumières civilisatrices sur la Russie autocratique. Ces Lumières restent un produit d'importation. Saint-Pétersbourg s'enchante de ce théâtre empreint de classicisme et de goût pour l'antique. Mais, dans les coulisses, c'est la nuit. Répression. Disette. Les «troupeaux» de serfs crèvent de faim.

Cette approche biographique commence d'abord pour le spectateur par un titre en trois temps. Après en avoir passé le seuil, ce dernier rencontre bien «Catherine la Grande» et «Un art pour l'empire». Reste le dernier énoncé, «Chefs-d'oeuvre du musée de l'Ermitage». La section «Mécène éclairée» demeure le clou de l'exposition avec Poussin, Chardin, Le Sueur, Claude Lorrain. Le Massacre des Innocents (1647-1651), de Sébastien Bourdon, acquis de la célèbre collection Walpole, avec sa composition étagée et ses effets vaporeux, est un tableau phare d'un siècle qui, avant d'être «Grand», voit s'épanouir l'art français. Quittant le XVIIe siècle, on

y admire un Reynolds tendre, L'Amour dénouant la ceinture de Psyché (1788). Wright of Derby illustre avec sa Forge (1773) un genre taxé par Diderot de «sérieux». Mais puisque, pour une fois, une grande collection vient à nous, j'aurais pour ma part souhaité un peu plus de telles toiles, au détriment d'un genre que Diderot se serait bien gardé de qualifier de «frivole» .

Cette «gloutonnerie» qu'admet Catherine II pour les marbres, les vases, l'orfèvrerie, le mobilier, les tapisseries, les porcelaines, les bijoux et intailles fait les beaux jours de l'exposition. Sur un air de balalaïka, on fait du surplace devant un service de porcelaine de Sèvres qui fait pendant à un service de la Manufacture impériale de porcelaine de Saint-Pétersbourg. Là des camées. Un meuble de la Fabrique de Toula. Un Wedgwood. Faut-il regretter cependant que la traduction visuelle de l'énoncé «Chefs-d'oeuvre» ne se réduise pour presque la moitié de l'exposition aux arts décoratifs?

Reste l'impressionnant carrosse (1717) qui fut, dit le catalogue, «probablement utilisé» par Catherine II pour son sacre en 1762. Il faut voir ce chariot d'apparat selon une perspective totalement détournée que celle que privilégiait Potemkine. Je ne parle pas ici du prince, ministre et un temps favori de Catherine II, mais bien du cuirassé et du film qui porte ce nom. À l'opposé de la célèbre et dramatique dégringolade du landau d'enfant dans les escaliers d'Odessa, la «scène» ascendante de l'entrée à l'exposition privilégie une vue en contre-plongée sur ce carrosse. Le fastueux véhicule se découvre, au fur et à mesure que l'on gravite l'escalier monumental pour accéder au sacro-saint muséal. Ici, on mise sur un effet de «montage» qui sert à d'autres fins! Le carrosse devient ainsi articulation et métaphore de l'exposition. Il marque de son immobilité fastueuse son point de départ et d'arrivée. Il est là comme signal pour nous emporter ailleurs. Il le fait en nous en jetant plein la vue. Pour être exact, on ne peut pas dire que ce seul souci légitime la concentration à haute teneur en arts décoratifs associés au dernier tiers du titre. Ainsi, le service à dessert de Berlin, avec des figurines représentant des peuples artisans de Russie prosternés devant la tsarine, est éloquent sur les rapports entre art et pouvoir.

Mais si l'on cherchait à voir, prises isolément, certaines de ces oeuvres d'arts décoratifs qui rendent possible ce rapprochement, cela ne pourrait se faire qu'au prix d'une inversion qualitative. Saisis hors de ce contexte, ce vase candélabre des années 1795, ces «Pots pourris» des années 1779 ciselés à l'antique, cette gravure de la grande duchesse machin, la robe d'uniforme... ailleurs la profusion de ces tabatières serties de diamants et flanquées avec une tonitruante vacuité de l'effigie omniprésente de la tsarine ne peut que témoigner d'un intérêt plus restreint. Les salles répandent à gogo les richesses impériales. Certes, le sujet commande ce déploiement de richesses. N' y-t-il pas de l'épate dans cette ostentation? Le succès de fréquentation de cette exposition, qui a attiré 156 000 personnes à Toronto à son escale à l'AGO, s'explique-t-il uniquement par un soudain éveil d'enthousiasme pour l'histoire russe ou par un regain esthétique inespéré pour le XVIIIe siècle? Écartelée entre l'étalement de cette opulence et les interrogations souvent dépourvues de distance critique envers le personnage de Catherine II, l'exposition sinue sans parvenir à se situer tout à fait entre un aspect accrocheur et sa dimension historique et érudite.

Collaborateur du Devoir