Balade dans la ville qui inventa Dickens

Une jeune femme et des enfants passent devant un des murs qui restent de la prison dans laquelle le père de Charles Dickens a été emprisonné plusieurs mois à cause de dettes.
Photo: Justin Tallis Agence France-Presse Une jeune femme et des enfants passent devant un des murs qui restent de la prison dans laquelle le père de Charles Dickens a été emprisonné plusieurs mois à cause de dettes.

Charles Dickens est mort et les Londoniens le savent, sans contredit, pourrait-on affirmer en paraphrasant le célèbre écrivain. Cela n’empêche d’aucune façon son fantôme de se manifester en divers lieux et à différentes époques, tout particulièrement au mois de décembre. Bien au contraire, puisque c’est là le propre des fantômes. Le Devoir est parti sur leurs traces.

Commençons notre visite par la City, le quartier des affaires. Le personnage principal d’Un chant de Noël (A Christmas Carol), un antihéros du nom d’Ebenezer Scrooge, y tient un « bureau » où l’on ne fait, semble-t-il, que compter l’argent, notamment celui qu’il a prêté à des taux usuraires.

Ce local est mal chauffé, parce que Scrooge aime trop l’argent pour en dépenser. Cela ne l’empêche pas de fréquenter à l’occasion des temples de la haute finance comme la Royal Exchange et la Banque d’Angleterre. À l’époque victorienne, ces bâtiments dominaient, quoique d’un peu moins haut que le dôme de la cathédrale Saint-Paul, les petites rues du quartier qui n’ont pas tellement changé.

Aujourd’hui, les bureaux sont bien chauffés et souvent luxueux. Quelques gratte-ciel ont poussé. À défaut d’être beaux, ils servent de points de repère dans cet incroyable labyrinthe qu’est la City. Les bonnes âmes qui chantent pour financer des oeuvres de charité ne se font plus rabrouer par quelque Scrooge grognon, mais elles suscitent le même mélange d’émotion et d’agacement qu’au temps de Dickens. Les mendiants et les sans-abri sont nombreux. Le froid mordant les incite aujourd’hui à trouver refuge dans les stations du « tube », le métro londonien.

D’étroits passages s’ajoutent aux rues qui se croisent à des angles qui sont tout sauf droits. C’est dans une de ces venelles qu’on trouve le George and Vulture, un des nombreux pubs qui revendiquent Dickens parmi leurs anciens clients. L’écrivain et activiste social est aussi devenu un argument de vente.

Bob Cratchit, l’employé et souffre-douleur de Scrooge, habite dans Camden Town, au nord, à trois milles de son lieu de travail. Une « bonne trotte » à pied par une journée glaciale d’hiver. Il s’agit encore aujourd’hui d’un quartier populaire animé, dont les immeubles montrent l’usure du temps. Il est décrit dans plusieurs romans de Dickens, qui l’a lui-même habité pendant son enfance.

Au moment de la parution d’Un conte de Noël, en 1843, l’écrivain et sa jeune famille avaient déposé leurs pénates dans une belle maison en rangée de la rue Doughty, à mi-chemin entre la City et Camden Town. Le Musée Charles Dickens y loge aujourd’hui.

« Pour le public du Royaume-Uni, l’oeuvre de Charles Dickens est très importante, estime Louisa Price, la conservatrice. Son testament est très poignant : il ne voulait d’aucun monument commémoratif ; il souhaitait que son oeuvre constitue son legs au public. Ce musée est en quelque sorte un lieu commémoratif, mais il présente avant tout ses histoires et ses personnages, comme Dickens l’avait voulu. »

On peut effectivement y admirer des manuscrits et d’anciennes éditions illustrées. Une exposition temporaire présente certains des costumes portés par les acteurs du film L’homme qui inventa Noël (The Man Who Invented Christmas), à l’affiche dans plusieurs cinémas.

« Nous ne croyons pas vraiment que Dickens a inventé Noël, mais il a popularisé cette fête et il a contribué à fixer la façon dont nous la célébrons », explique Louisa Price.

Transportons-nous dans le quartier Southwark, au sud de la Tamise. Si l’on tourne à gauche sur la rue Marshalsea, on aperçoit de hauts murs qui entourent un parc : c’est ce qui reste de la prison où le père de Charles Dickens, John, a été emprisonné pendant plusieurs mois pour cause de dettes. À proximité, une école porte le nom de l’écrivain et un terrain de jeu, celui de Little Dorrit, un de ses personnages.

Si l’on regagne la rive nord par le pont Blackfriars, on arrive au milieu de magasins et d’hôtels hors de prix. À l’époque où vécut Charles Dickens, de nombreux Londoniens travaillaient et vivaient dans des taudis sur les bords de la Tamise. À l’âge de douze ans, pendant que son père rongeait son frein à Marshalsea, le jeune Charles y a collé des étiquettes dans une usine de cirage à chaussures aujourd’hui disparue. Il n’était pas tout seul dans cette situation, mais il a gardé de cette expérience un souvenir douloureux qu’il a évoqué dans ses romans.

Charles Dickens a connu le succès très tôt, dès la parution des Aventures de Monsieur Pickwick (The Posthumous Papers of the Pickwick Club) en 1836. Sa renommée s’est maintenue longtemps après sa mort, survenue en 1870. Il compte des admirateurs dans le monde entier.

Bien plus qu’à l’école, qu’il aurait souhaité fréquenter plus longtemps, Charles Dickens a appris à manier la plume au quotidien The Morning Chronicle, comme journaliste parlementaire et auteur de billets satiriques.

« Toutes ses oeuvres majeures sauf une ont été publiées sous forme de feuilletons. Elles étaient par conséquent estampillées d’une date précise qui leur donnait un impact journalistique, fait remarquer John Drew, professeur de littérature à l’Université de Buckingham. C’est un auteur qui a trouvé son chemin jusque dans les maisons des gens, les cafés et les gares parce que ses oeuvres sortaient à un moment précis et qu’on les attendait avec impatience. »

Charles Dickens a fondé en 1850 un magazine hebdomadaire vendu à un prix défiant toute concurrence et publiant ses romans sous forme de feuilletons. Une explication de plus à leur diffusion phénoménale.

Dickens est un géant de la littérature mondiale, dont les oeuvres sont constamment rééditées. Le conte de deux villes (A Tale of Two Cities) arrive en troisième position dans plusieurs listes de best-sellers de tous les temps, derrière la Bible et le Coran.

Plusieurs de ses sujets demeurent d’actualité. Certains instituts de recherche estiment que le cinquième des Britanniques vivent aujourd’hui sous le seuil officiel de la pauvreté et que 236 000 sont des sans-logis, dont plus de 9000 dorment carrément dans la rue. La situation est particulièrement difficile à Londres en raison de la pénurie de logements abordables.

Lançant un cri d’alarme devant cette situation, des médias comme The Big Issue, l’équivalent de L’itinéraire, citent l’exemple de Charles Dickens, qui partait fréquemment en campagne pour dénoncer des situations sociales inacceptables ou pour financer des institutions en difficulté.

A-t-il directement influencé les politiques sociales ? Souvent, mais pas toujours, croit John Drew, qui ajoute : « Il serait peut-être plus juste de dire qu’il cherchait à orchestrer un changement de mentalité en général. Dans un brillant essai, George Orwell a écrit que Charles Dickens “s’employait surtout à changer un certain regard qu’on portait sur les êtres humains, à savoir un regard fait de dédain et de rejet” ».


Cinq personnages marquants

Lucie Manette. Elle est belle, intelligente et d’une infinie générosité. Son personnage n’est pas tellement développé, mais il constitue le « fil d’or » qui relie tous les protagonistes du Conte de deux cités, un roman historique dont l’action se situe à Paris et à Londres, au temps de la Révolution française.

Scrooge. Ce personnage figure depuis longtemps dans le dictionnaire anglais des noms communs. Le célèbre avare misanthrope du Conte de Noël n’a pas toujours été méchant, il l’est devenu à la suite de drames survenus dans sa vie. À l’approche de Noël, il reçoit la visite de quatre fantômes qui l’aident à s’ouvrir les yeux et le coeur, et à devenir le plus généreux des hommes.

Pip. C’est le diminutif de Phillip Pirrip, un orphelin qui tombe amoureux (à huit ans !) de la belle Estella et qui décide de devenir un véritable gentleman. Il y parvient grâce au soutien anonyme de Magwitch, un prisonnier de droit commun dont il avait fait la connaissance alors qu’il était tout jeune. Les grandes espérances (Great Expectations) est considéré par plusieurs comme le roman le plus achevé de Charles Dickens.

David Copperfield. Il est le personnage principal d’un roman éponyme, sans doute le plus autobiographique de tous ceux qu’a écrits Charles Dickens. Ce dernier le considérait comme son préféré. Le roman comporte une description assez noire de la vie des enfants dans l’Angleterre victorienne et des pensionnats où on les parquait souvent. C’est aussi l’histoire d’un jeune homme qui finit par devenir écrivain tout en soutenant certains de ses proches.

Oliver Twist. Héros d’un autre roman éponyme, ce personnage est orphelin lui aussi. Né dans un hospice où l’on maltraite les enfants, il est placé successivement sous la tutelle de plusieurs personnages, jusqu’à ce qu’il aboutisse dans un gang de jeunes pickpockets, dans un quartier malfamé de Londres.