Quand le Conseil des ministres discutait du projet de Musée Juste pour rire de Gilbert Rozon

Dans sa propre évaluation, le Comité ministériel permanent des affaires culturelles et sociales indique que le projet du musée «ne répond pas à un besoin important de notre société».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Dans sa propre évaluation, le Comité ministériel permanent des affaires culturelles et sociales indique que le projet du musée «ne répond pas à un besoin important de notre société».

Le projet de Musée Juste pour rire de Montréal, soutenu par l’État, franchement, le premier ministre Robert Bourassa ne le trouvait pas drôle en 1991. « La population ne comprendra pas un tel investissement à perte », prédisait son ministre des Finances, Gérard D. Lévesque. Claude Ryan, lui aussi au cabinet, partageait cet avis alors qu’une crise économique frappait le pays.

Le Canada a vécu une de ses trois pires récessions depuis la Deuxième Guerre mondiale de mars 1990 à avril 1992. Le rêve muséal du roi de l’humour Gilbert Rozon a quand même été appuyé pendant ces temps durs. Les comptes-rendus de la réunion du Conseil exécutif du 27 février 1991 font notamment ressortir le soutien de Daniel Johnson fils, alors président du Conseil du trésor.

La division du cabinet, révélée par les archives récemment rendues publiques, n’a pas empêché le versement d’une enveloppe de 5,5 millions par Québec (autant qu’Ottawa) sur un budget total de 21 millions. Le musée inauguré en 1993 a vite tourné à la catastrophe. Cette fin prévisible était d’ailleurs envisagée dans les analyses du dossier.

Les fermetures et les échecs successifs de relance du Musée de l’humour, jusqu’à l’ultime fin de 2010, ont été bien documentés auparavant. Des dossiers déterrés il y a deux décennies ont déjà permis de comprendre l’exagération des données de fréquentation projetées pour soutenir la viabilité du projet et ultimement le soutien des ordres gouvernementaux. La transcription du Conseil des ministres offre par contre la première preuve tangible et indéniable de la division du cabinet, mais aussi des partisans ministériels de M. Rozon.

L’influence sociopolitique de Gilbert Rozon était encore bien visible il y a quelques semaines à peine. L’entrepreneur culturel a agi comme commissaire de la Société des célébrations du 375e anniversaire de la ville de Montréal jusqu’à sa démission fracassante en octobre à la suite de dénonciations de harcèlements et de violences sexuels dans Le Devoir et au 98,5 FM.

Son empire est à vendre. L’ex-premier ministre Pierre Marc Johnson, frère de Daniel Johnson fils, est membre du conseil d’administration du Festival Juste pour rire.

Le projet

Il y a un quart de siècle, le même Gilbert Rozon réussissait donc à faire appuyer un projet de musée de l’humour en le présentant comme un projet porteur du 350e anniversaire de la ville.

Le Conseil exécutif discute du dossier sur le musée de l’humour à sa séance du 27 février 1991, présidée par le premier ministre Robert Bourassa. Quatorze ministres participent aux débats qui portent aussi ce jour-là sur un projet de loi modifiant la loi sur le cinéma et un plan d’assainissement des lieux contaminés. Le dossier du musée de l’humour est le dernier discuté.

La ministre Liza Frulla-Hébert (maintenant Liza Frulla), titulaire des Affaires culturelles (qui deviendra le ministère de la Culture l’année suivante), soumet à ses collègues un mémoire d’analyse daté de février 1991. Le résumé explique que le Festival Juste pour rire élabore le projet d’« un complexe immobilier intégrant un ensemble d’activités sur le thème de l’humour » depuis 1989. Parallèlement, une société apparentée, Films Rozon inc., achetait avec un partenaire l’immeuble de l’ancienne brasserie Eckers (puis Dow), boulevard Saint-Laurent à Montréal.

Le complexe du rire doit comprendre un cabaret, un musée, un centre de documentation, des boutiques, l’École de l’humour, etc. Le promoteur évalue l’ensemble à 21 millions et demande 5,5 millions à Québec, autant à Ottawa, et 2,5 millions à la Ville.

L’accord de principe du ministère est accordé le 12 juillet 1990 à condition de ne pas participer aux coûts de fonctionnement du futur musée. « Le mémoire souligne que la forme définitive du projet déposé le 6 décembre 1990 en fait un projet hors norme par rapport au programme d’Aide financière aux équipements culturels. » La norme ne reconnaît comme admissible que la moitié du complexe, soit environ 3000 des quelque 6000 mètres carrés du total.

Des inquiétudes

Le protocole d’entente signé avec le ministère des Affaires culturelles prévoit que le promoteur assume tous les dépassements de coûts et « la totalité du financement des opérations de l’équipement ». Le Conseil du trésor recommande l’approbation du projet.

Par contre, dans sa propre évaluation citée, le Comité ministériel permanent des affaires culturelles et sociales indique que ce projet « ne répond pas à un besoin important de notre société ».

Robert Bourassa lui-même s’inquiète de « la façon dont [le projet] sera perçu dans le public dans le contexte économique et budgétaire », résume le mémoire de délibération. Claude Ryan, alors ministre des Affaires municipales, va dans le même sens en trouvant « difficile de justifier un musée de l’humour dans le contexte actuel, autant sur le plan social que financier ».

Michel Pagé, ministre de l’Éducation, entrevoit la perspective où le musée vacillerait après le soutien gouvernemental. Gérard D. Lévesque, ministre des Finances, note que « les dernières prévisions économiques sont très inquiétantes » et que « des gestes très durs devront être posés par le gouvernement ».

Il exprime « de grandes réserves à l’égard de ce projet », et comme d’autres il souhaite « à tout le moins » que l’on change la dénomination du Musée Juste pour rire pour le détacher du festival. Le Musée de l’humour reviendra à ce nom plus connu au moment d’une tentative de relance.

Des appuis

Au début des années 1990, le gouvernement Bourassa s’engage dans des compressions des dépenses dans l’ensemble de la machine administrative. La seule subvention annuelle de Québec aux grands musées est amputée de 2,5 millions. Dans son objection, Claude Ryan cite en exemple « les difficultés financières que connaissent les programmes d’habitation ».

Daniel Johnson, président du Conseil du trésor, se révèle le plus ardent défenseur du dossier de musée de l’humour. Il y voit « un projet unique au monde » qui « augmentera le nombre des attractions que présente déjà la ville de Montréal ». Il établit aussi un lien avec la participation récente du gouvernement pour l’acquisition des Expos.

« Dans ce cas-ci, c’est un promoteur québécois qui se présente lui-même », dit le résumé. Le premier ministre fait remarquer que le moment n’est pas très approprié pour faire l’annonce d’un tel projet, dit encore le texte. M. Johnson lui répond que « ce projet est déjà annoncé », en référence aux accords donnés par Ottawa et la Ville de Montréal, qui, elle, va fournir 2,5 millions.

Des échecs

Les problèmes qui allaient emporter le musée sont connus dès cette discussion de l’exécutif. Les documents de février 1991 soulignent notamment que les grands coûts de fonctionnement de l’établissement, sans subventions pour payer la charge immobilière, l’achat d’expositions ou le personnel, se basent sur un niveau de fréquentation annuelle de 450 000 visiteurs, payant 10 $ chacun.

Ils ne viendront jamais, du moins pas à ce seuil digne des bonnes années du Musée des beaux-arts de Montréal. Le Devoir avait révélé dès le milieu des années 1990 que cette promesse de fréquentation, d’abord plus modeste, avait été ajustée à la hausse par une firme de consultants pour justifier la viabilité de complexe muséal.

Les dernières notes du compte-rendu du Conseil exécutif disent que Robert Bourassa invite « les ministres responsables à être discrets quant à l’annonce de ce projet ». Mme Frulla-Hébert se dit d’autant plus d’accord que « la prochaine année sera une année difficile pour le milieu artistique en général ». Québec n’a délégué aucun ministre à l’inauguration officielle le 1er avril 1993, jour des farces et attrapes.

Le musée naît alors sous l’appellation de Musée de l’humour. Il occupe l’immeuble du 2111, boulevard Saint-Laurent à Montréal. Le complexe est en voie de transformation avec de nouvelles subventions pour y installer le centre de création de la troupe de cirque Les 7 doigts de la main. Le Festival Juste pour rire occupe le 2101, boulevard Saint-Laurent, au sud de l’ancien musée. La vente de l’empire Rozon doit être finalisée dans les prochaines semaines, promettent ses porte-parole.