Un nouveau festival d'humour pour rire encore un peu, beaucoup, ensemble

Le festival Juste pour rire attire des dizaines de milliers de touristes à Montréal chaque année. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le festival Juste pour rire attire des dizaines de milliers de touristes à Montréal chaque année. 

Un regroupement d’humoristes comprenant plusieurs têtes d’affiche du Québec crée le Festival du rire de Montréal (FRM). La première mouture du nouvel événement prendra l’affiche à l’été 2018, promettent les artistes, y compris avec un volet de rue gratuit.

Le FRM se présente comme une conséquence de la crise engendrée par les accusations d’agressions et de harcèlements sexuels visant Gilbert Rozon, président fondateur du festival Juste pour rire (FJPR), le plus grand du genre au monde.

« On ne veut plus d’histoires comme celles entendues depuis des semaines, des histoires de harcèlement, d’intimidation et de manipulation de la part de gens qui profitent de leur pouvoir pour manipuler les autres,explique au Devoir Réal Béland, membre fondateur du FRM. On veut donner l’exemple. » Le communiqué comme la vidéo diffusés mardi matin parlent « de responsabilité sociale et d’équité salariale », « du respect des artisans, des artistes et du public ».

La liste des fondateurs comprend déjà plus de trente noms, dont Adib Alkhalidey, Jean-Michel Anctil, François Bellefeuille, Lise Dion, Jean-François Mercier, Mike Ward et Réal Béland.

Montréal se retrouve donc avec deux festivals de l’humour, le festival Juste pour rire ayant annoncé mardi soir qu’il aurait lieu l’été prochain. « Notre équipe travaille à offrir à nos festivaliers un festival 2018 extraordinaire et nos partenaires continuent de nous soutenir dans la planification de ce qui sera notre 36e édition », dit le communiqué de l’entreprise.

La déclaration rappelle que le fondateur Gilbert Rozon a quitté l’organisation et que ses actions sont en vente.

Modèles d’affaires / affaires modèles

Le regroupement du gag s’inscrit dans une des deux tendances de fond dans l’économie de la culture à l’échelle internationale. Ces deux axes sont nommés dans une étude inédite de quelque 70 festivals dans le monde présentée par la firme Art Expert au congrès Excellence Tourisme à Laval au moment même où les humoristes dévoilaient leur projet, mardi matin.

D’un côté, des consortiums toujours plus puissants avalent les festivals. Quelques majors, dont AEG Presents, Wanderlust, C3P, ACE/Superfly, Virgin et Live Nation, gèrent 85 % des gros festivals de musique en Amérique, en Europe et en Australie. Ici, en 2013, le producteur de spectacles Evenko a acheté Équipe Spectra et donc le Festival international de jazz de Montréal, les FrancoFolies et Montréal en lumière.

D’un autre côté, on voit des forces vives d’un secteur s’associer pour la création d’un festival. C’est le cas du Melbourne Food and Wine Festival créé par des restaurateurs australiens en 1993. C’est visiblement le modèle choisi par les humoristes du Québec.

« Ce qu’on voit sur le plan de la gouvernance, des modèles d’affaires, dans le monde, ce sont les majors qui achètent les festivals et des indépendants qui s’appuient sur des milieux, des créateurs mais aussi du public, des consommateurs et des clients d’un secteur, explique Louise J. Poulin, présidente d’Art Expert. Dans ce cas, les nouveaux promoteurs n’ont pas la prétention de devenir les plus gros du monde. Ils veulent faire vivre les artistes et répondre aux désirs d’un public, ce qui semble tout à fait dans la logique de ce qu’on vient de dévoiler en humour. »

La collaboration et l’effort collectif caractérisent en fait l’industrie de la culture. Dans un portrait du Plateau Mont-Royal à Montréal publié en 2015, Art Expert démontrait que 60 % des partenariats de création, production et diffusion dans ce quartier sont conclus entre organismes culturels ou communautaires. La dynamique du secteur culturel repose depuis longtemps sur l’échange de la main-d’oeuvre, le partage des expertises et même le regroupement des équipements, une logique communautaire que la génération Y accentue.

« Que les humoristes se prennent en main et se regroupent me semble normal, dit le professeur de comptabilité et de fiscalité François Brouard, de l’Université Carleton, coauteur du Profil et écosystème de l’industrie de l’humour francophone au Québec (2015). Le festival d’avant, et le nouveau encore plus, leur appartient. Sans les humoristes, il n’y a pas de Juste pour rire. Au stade de développement actuel, le modèle coopératif communautaire me semble très intéressant. D’autant plus que la plupart des grands noms de l’humour sont ou seront impliqués dans la nouvelle structure. »

 

Humoristes, unissez-vous !

Le regroupement des humoristes collaboratifs sera organisé autour de deux entités, comme le festival Juste pour rire : un organisme sans but lucratif (comptant 49 membres pour des raisons comptables et fiscales) et une compagnie de production de spectacles visant des profits, mais qui seront redistribués en parts égales entre les membres ou à la relève.

Les noms de partenaires d’affaires devraient être dévoilés à l’émission d’ICI Radio-Canada Tout le monde en parle dimanche. Le Devoir a appris que le groupe ComediHa ! de Québec sera du lot. Le groupe a refusé la demande d’entrevue.

La création de l’OBNL est une condition sine qua non pour recevoir les subventions nécessaires à l’organisation du volet de rue gratuit. Les négociations sont en cours avec les trois ordres de gouvernement.

L’organisation de l’événement incombera à la future direction du FRM en voie de sélection. Le festival de l’humour attire des dizaines de milliers de touristes à Montréal.

Le FRM se veut tellement égalitaire et collégial que l’humoriste Réal Béland, désigné pour présenter ces éléments fondateurs au Devoir, refuse le titre de « porte-parole ». Il préfère être décrit comme un simple membre. « On est tous égaux, dit-il. On ne veut plus jamais que quelqu’un passe avant l’autre. »

Il explique que l’étincelle est venue du public, qui aurait constamment poussé les humoristes — dont Martin Petit qui les a finalement fédérés — à s’organiser entre eux, sans patrons, pour ainsi dire sans capitaliste de la culture, dans une sorte de coop de la blague.

Le cofondateur du FRM ajoute que les comiques étrangers seront les bienvenus dans l’organisation. Le sort de Just for Laughs, volet anglophone de l’empire Rozon, paraît moins clair. M. Béland dit son festival ouvert à tous.

C’est donc : humoristes de tous les pays unissez-vous ? Et au profit de tous, dit Réal Béland. Idéalement, explique-t-il, « les techniciens seront mieux payés » encore et « les prix des billets pourraient baisser » pour faciliter l’accès populaire aux spectacles.

Combien vaut le FJPR

Le nouveau Festival du rire de Montréal vient porter un dur coup non seulement à la survie du festival Juste pour rire/Just for Laughs, mais aussi à l’éventuelle revente de ses entités démembrées. La vente de l’empire de Gilbert Rozon a été confiée à RBC Marchés des capitaux. Le chiffre d’affaires de la compagnie est évalué à 120 millions.

« Juste pour rire a perdu beaucoup de sa valeur le jour où les reproches à Gilbert Rozon sont sortis, dit le professeur François Brouard, spécialiste de l’industrie de l’humour. La création du nouveau festival cristallise le choix ferme des humoristes de ne plus être associés à cette entreprise. Le signal est clair. »

Il donne l’exemple concret de Laurent Paquin, qui lance ce mois-ci un nouveau spectacle en association avec une entité de Juste pour rire. La publicité que le professeur a reçue mardi matin ne reproduisait pas le traditionnel bonhomme vert du groupe. La mention de la branche Juste pour rire spectacle apparaît en petits caractères dans le communiqué. En plus, Laurent Paquin fait partie des nouveaux associés du FRM…
3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 8 novembre 2017 00 h 30

    l'humour

    indépendant des individus l'humour aura toujours sa place, seul les imbéciles ne comprennent pas ca

  • Serge Lamarche - Abonné 8 novembre 2017 05 h 04

    Pas de gros patron

    Ça fait drôle de laisser tomber le fjpr juste à cause du gros méchant patron qui s'enrichit.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 8 novembre 2017 14 h 26

    … beaucoup, ensemble » !

    « On est tous égaux, (…) On ne veut plus jamais que quelqu’un passe avant l’autre. » (Réal Béland, Humoriste, cofondateur, FRM)

    De cette inspiration, il est à espérer que le FRM la poursuive d’intégrité, de dignité et d’humanité et pour les cœurs aimant sourire ou « rire encore un peu, …

    … beaucoup, ensemble » ! - 8 nov 2017 -