Créer pour dialoguer

André Lavoie Collaboration spéciale
La culture, «c’est l’occasion de partager des plaisirs, des sensations et des émotions, et surtout d’accueillir celle de l’autre, peu importe son âge ou sa religion», selon Roxana Robin.
Photo: Aide internationale pour l'enfance La culture, «c’est l’occasion de partager des plaisirs, des sensations et des émotions, et surtout d’accueillir celle de l’autre, peu importe son âge ou sa religion», selon Roxana Robin.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Roxana Robin aurait pu poursuivre une longue et fructueuse carrière dans le milieu bancaire, mais pour cette femme née au Bangladesh, adoptée par une famille française et installée au Québec depuis 22 ans, il a suffi d’un seul voyage en Inde pour que tout bascule. Après un engagement bénévole dans un orphelinat, au contact de la misère et de la souffrance de ces enfants abandonnés, elle a opté pour un changement professionnel radical, celui de la coopération internationale, avec l’Aide internationale pour l’enfance (AIPE) en 2000.

« L’éducation, c’est notre mission, notre cheval de bataille », affirme la fondatrice et directrice générale de l’AIPE, temporairement installée en France avec l’espoir d’y ouvrir une succursale de son organisation « et ainsi profiter du soutien de l’Union européenne pour être présents dans d’autres pays, comme ceux de l’Afrique francophone ». Qu’elle soit à Paris, dans leurs bureaux à Longueuil ou sur le terrain à Mumbai, en Inde, et en Thaïlande, elle et son équipe sont animées de deux convictions profondes : l’importance de l’éducation pour briser les chaînes de l’exploitation sous toutes ses formes, celles qui étouffent les enfants et leur famille, et la sensibilisation des Québécois à ces réalités pour augmenter la pression sur les politiciens, les gouvernements, les multinationales, etc.

La tâche est colossale, mais Roxana Robin connaît depuis longtemps les vertus de la patience, surtout dans le contexte, fragile et imprévisible, de la coopération internationale. « Il ne faut jamais faire l’erreur d’arriver dans un pays avec nos solutions toutes faites, et les imposer. » Elle avoue d’ailleurs qu’elle ignorait tout des bienfaits de l’art-thérapie avant que leur partenaire local, la Foundation for Child Development (FCD), basée en Thaïlande, lui en démontre toutes les vertus.

La parole grâce aux arts

« La FCD est une des premières organisations en Thaïlande à utiliser l’art-thérapie pour venir en aide aux immigrants illégaux, qu’ils soient enfants ou adultes, souligne Roxana Robin. Depuis, beaucoup d’organismes viennent observer leur travail, surtout ceux impliqués dans les camps de réfugiés. » La culture, selon elle, « c’est l’occasion de partager des plaisirs, des sensations et des émotions, et surtout d’accueillir celle de l’autre, peu importe son âge ou sa religion ».

Or, l’entreprise peut parfois ressembler à une véritable tour de Babel. « En Thaïlande, nous travaillons auprès de Birmans, de Cambodgiens et de Laotiens : ils ont des traditions et des dialectes complètement différents. L’art devient alors le seul moyen de les rassembler, que ça soit autour de dessins ou d’une pièce de théâtre, plus spécifiquement la pantomime, pour éviter l’utilisation de dialogues. » Ces expériences artistiques leur permettent de développer « de la confiance, de l’estime, de la créativité, tout en exprimant leurs traumatismes, leurs peurs, leurs angoisses ».

La FCD et l’AIPE collaborent étroitement dans la ville et le district de Samut Prakan, une agglomération d’environ 400 000 habitants située au sud-est de Bangkok. Elles le font dans une atmosphère difficile et volatile, constate Roxana Robin. « Comme partout ailleurs, il y a énormément de racisme en Thaïlande, et une grande intolérance à l’égard des immigrants », déplore-t-elle. Ils vivent souvent dans des conditions déplorables, « et une insécurité totale », craignant constamment les rafles policières dans les usines et les bidonvilles. Car revenir dans leur pays d’origine, c’est revenir dans une autre vie de misère, ou alors en prison.

Les forces vives du milieu

Pour que fleurissent les bienfaits de l’art-thérapie dans des milieux aussi complexes, un travail d’éducation doit s’effectuer auprès des forces de l’ordre… et du milieu universitaire. « Depuis quelques années, les rafles ont diminué grâce à un programme qui permet aux jeunes policiers stagiaires de collaborer avec les intervenants de la FCD, de comprendre leur mission, et de découvrir la réalité des immigrants. Nous avons développé le même type de partenariat avec trois universités du district, précise Mme Robin. Les étudiants sont invités à venir faire du bénévolat, car chacun reste trop souvent au sein de sa classe sociale. Ils n’étaient que quelques-uns au début, mais ils sont de plus en plus nombreux, le mot s’est passé. J’ai d’ailleurs travaillé avec un jeune traducteur thaïlandais qui ne rêvait que d’aller vivre à Paris ; m’accompagner pendant deux ans dans les bidonvilles a été pour lui un choc salutaire. »