Lettres - Un concurrent sans états d'âme

La revue Lettres québécoises, finaliste du Grand Prix du Conseil des arts de la Ville de Montréal, a fêté fièrement ses 25 ans en 2001, mais sans triomphalisme. Il n'y a pas si longtemps, on se serait émerveillé d'une telle longévité, s'agissant d'un périodique consacré à la littérature. Mais tel n'est plus le cas, selon André Vanasse, qui est le directeur de Lettres québécoises depuis 1990.

«Ce que j'appellerais l'institution littéraire est autrement plus solide de nos jours que, par exemple, dans les années 60 du siècle dernier, raconte André Vanasse. De nombreuses maisons d'édition, de toutes tailles, assurent la vitalité et la continuité de la littérature; et on constate, chez les organismes gouvernementaux — provinciaux ou fédéraux — une volonté tangible de soutenir la littérature. Les périodiques qui en parlent sont à l'image de cette situation.» La revue Lettres québécoises n'est donc pas héroïque, ni unique. Mais elle a sa personnalité, qu'elle a su conserver au fil des années.

La revue est née d'une idée — on peut naître plus mal — qu'avait Adrien Thério. Romancier, conteur, dramaturge à ses heures, professeur de littérature à l'Université d'Ottawa, il avait fondé et dirigé Livres et auteurs canadiens — rebaptisée Livres et auteurs québécois —, cette recension annuelle bien connue des étudiants et des chercheurs. Thério, cependant, déplorait qu'il n'y ait pas ici de périodique qui rende compte, de façon plus suivie et détaillée, de l'actualité de la littérature québécoise: des nouvelles parutions, des rééditions, des prix littéraires, etc. Il pensait à un pendant québécois, en plus modeste, de La Quinzaine littéraire, comme il l'indiquait lui-même dans la présentation du tout premier numéro, paru en mars 1976.

Au temps des débuts

Lettres québécoises serait un «témoin de la littérature en marche» dans toutes ses dimensions. Le démarrage a été modeste: on annonçait, dans le sommaire de ce premier numéro, une chronique de Pierre Nepveu à venir... (!) et, signe de fébrilité, sur la page de couverture, il était indiqué qu'on se trouvait en mars 1975...

André Vanasse se souvient de ces débuts. Il en était, comme chroniqueur de romans, avec Gabrielle Poulin. «Cette revue, ç'a été la réalisation d'un vieux rêve pour Thério, et aussi, très vite, un cauchemar. Thério a d'abord dû attendre près de deux ans avant de recevoir la moindre subvention. Il a donc porté la revue à bout de bras en y mettant beaucoup de temps, mais aussi de son argent, tant il y croyait.»

André Vanasse est d'abord un simple chroniqueur, mais il s'engage davantage dans la revue à la fin des années 1970 en s'offrant à faire du démarchage auprès des annonceurs. Puis, il s'éloigne de la revue au début des années 1980, alors qu'il en dirige une autre, de facture plus universitaire: Voix et images. «Je ne me voyais pas occuper les deux postes concurremment.» Il propose cependant à Thério d'engager Gaétan Lévesque, qui deviendra secrétaire à la rédaction et, plus tard, le bras droit de Vanasse.

Puis, vient, en 1990, le moment de la passation des pouvoirs. «Adrien Thério voulait quitter la revue. Et, allez savoir pourquoi, il tenait à ce que ce soit moi qui prenne le relais. Ce sera toi, disait-il, ou je déclare faillite.» Thério, on peut le deviner, savait qu'André Vanasse saurait diriger efficacement le périodique tout en demeurant fidèle à sa vocation d'origine. Celui-ci accepte le défi, redoutable, car «les années 1990 ont été terribles à cause de la crise économique qui a affecté tous les secteurs. Nous nous sommes trouvés dans une situation plus difficile qu'auparavant».

Vanasse, lui, depuis qu'il en a pris la direction, est resté fidèle à la vocation première de la revue, tout en essayant de la rendre plus attrayante. «Pour ce qui est de la présentation et de la mise en page, nous avons tâté quelques solutions. Nous sommes d'abord passés de l'allure sévère des débuts à une autre, un peu "pétée" et qui était, j'en conviens, difficilement lisible. Puis nous avons choisi un graphisme plus sage, dont le dernier, qui date de deux ans, privilégie la clarté.»

La revue des débuts avait 48 pages, ce qui était respectable. Celle d'aujourd'hui en a 64. André Vanasse, lui, aimerait qu'elle en ait huit de plus, pour «offrir une mise en page plus aérée, sans faire de compromis sur le contenu». Or — subventions obligent —, Lettres québécoises reçoit beaucoup moins du Conseil des arts d'Ottawa depuis trois ans, ce qui empêche tout développement.

Fidélité

Accoutumée à faire avec ce qu'elle a et à s'arranger avec les manques de tous ordres, Lettres québécoises a su poursuivre sa route, fidèle à ses engagements du début. Elle offre des éditoriaux bien sentis, qui sont le plus souvent des prises de position sur l'état de la littérature d'ici: problèmes de subventions, situation de la distribution des livres, etc. La revue présente surtout, à chaque numéro, des dossiers — sur un écrivain ou un thème significatif — auxquels tient André Vanasse: «C'est vrai, j'y tiens beaucoup. Après toutes ces années, je me demande parfois comment je vais en trouver un nouveau, mais j'y arrive. Et une fois le sujet décidé, je fais confiance à Gaétan Lévesque qui, lui, saura trouver les gens qui vont l'alimenter.»

Pour assurer la continuité de la revue, on a, depuis le début, privilégié, chez Lettres québécoises, la collaboration de chroniqueurs fidèles: Gabrielle Poulin en a été pendant longtemps; Michel Lord, Hugues Corriveau, Francine Bordeleau, André Brochu y sont toujours. Chacun s'y exprime en toute liberté, cela va de soi, précise André Vanasse. «Je ne suis intervenu que deux ou trois fois depuis que je dirige la revue, quand je voyais de toute évidence qu'on s'attaquait à un individu, ou qu'il s'agissait d'un règlement de comptes.»

Par ailleurs, tout en étant fidèle à sa vocation de témoin de la littérature qui se fait, Lettres québécoises a cessé de publier des textes de création, comme Adrien Thério le faisait au début. «Nous avons choisi de ne plus le faire parce que d'autres périodiques s'en occupaient très bien. Comme nous avons décidé de ne pas parler de la littérature jeunesse: nous trouvions que Lurelu, par exemple, couvrait bien ce champ, et que ce n'était pas la peine d'y revenir.»

Lettres québécoises, sous la gouverne d'André Vanasse, est un bel exemple de continuité et de cohérence parmi nos périodiques culturels. Il a trouvé son créneau et s'y est tenu, parmi d'autres. «La revue Spirale, depuis le début, s'est orientée vers la multidisciplinarité, la modernité. Nuit blanche se situe davantage dans le sillon des librairies.»

Lettres québécoises creuse le sien, de sillon, vaillamment. André Vanasse ne se faisait cependant pas d'illusions pour ce qui est du Grand Prix du CAM. «Nos concurrents sont remarquables: le Musée des beaux-arts de Montréal, La La La Human Steps ont accompli de grandes choses. Notre revue, elle, est dans un registre plus modeste.»

Peu importe le résultat, le directeur de Lettres québécoises est très fier de son travail et d'être parmi les finalistes de ce grand prix. Et il continuera de servir de son mieux la littérature d'ici.