Le milieu théâtral insatisfait des 4 millions supplémentaires octroyés au CALQ

Le directeur artistique et général de La Licorne, Denis Bernard, s’est senti insulté par la manière dont le ministre Luc Fortin traite les artistes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le directeur artistique et général de La Licorne, Denis Bernard, s’est senti insulté par la manière dont le ministre Luc Fortin traite les artistes.

Colère, impatience et inquiétudes se côtoyaient mercredi matin sur la scène du théâtre du Quat’Sous, où le Conseil québécois du théâtre (CQT) et plusieurs gros joueurs du milieu ont réagi à l’ajout de 4 millions de dollars par le ministre de la Culture, Luc Fortin, au budget du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ).

Alors que le CQT et le Mouvement pour les arts et les lettres (MAL) demandaient 40 millions de plus pour le CALQ, l’investissement de 4 millions — et la disponibilité de 3,3 millions supplémentaires qui étaient jusque-là réservés à la création jeunesse — a été fort mal perçu par Brigitte Haentjens et David Lavoie, coprésidents du CQT, d’autant que les rumeurs leur laissaient croire à un ajout de 10 millions.

L’injection annoncée de 4 millions, selon eux, n’est « qu’une basse manoeuvre politicienne destinée à gagner du temps à l’approche des élections ». Mme Haentjens croit qu’« en nous donnant une petite carotte, [Québec] espère faire taire le milieu artistique ».

Le CQT ajoute que « le sort des artistes et des organismes culturels québécois laisse manifestement indifférent le ministre de la Culture ».

Ces mots ont donné le ton à plusieurs prises de parole mercredi. Devant quelques dizaines de travailleurs du monde du théâtre rassemblés au parterre du Quat’Sous, Denis Bernard, directeur artistique et général de La Licorne, a exprimé sa colère.

« Il arrive un moment où on nous traite d’une manière qui est insultante. Je pèse vraiment mes mots en disant que ces 4 millions là, et l’autre 3,3 millions également, c’est une insulte. Ce n’est pas considérer sérieusement les demandes qu’on fait. Ce n’est pas considérer le travail qu’on accomplit non plus. Il est temps que ça cesse, et que ça change. »

Martin Faucher, codirecteur général et directeur artistique du FTA, s’est aussi enflammé sur la scène, en rencontre avec les médias après la conférence de presse. « C’est méprisant, c’est insultant. C’est fini, je ne considère plus [que Québec] a un regard juste et empathique sur les arts au Québec, il a un regard complètement ignorant. On n’est pas ignorant des dirigeants de Bombardier, on n’est pas ignorant des dirigeants à Port-Cartier, mais on est ignorant de notre condition. »

Moins de recherche

Pour Ginette Noiseux, de l’Espace Go, le théâtre québécois est à un point de rupture. L’établissement, fermé pour des rénovations, rouvrira en février, mais sa directrice générale et artistique se demande qui aura les moyens d’exploiter le plein potentiel de ce « formidable plateau ». « Pas grand monde, répond-elle. Pas sans se mettre à plusieurs compagnies pour produire le même spectacle. Ça non plus ce n’est pas normal, qu’on se cannibalise. »

Mme Noiseux estime que l’investissement supplémentaire de Québec dans le CALQ ne changera rien aux difficultés du milieu théâtral. « On va avoir une programmation avec moins de personnes sur scène, avec moins de recherche, moins de temps de répétition, moins d’artisans, croit-elle. On devient des experts en lectures publiques faites avec un band pour jazzer l’affaire. Oui, il va [quand même] y avoir du monde sur scène, mais il y a un nivellement de toute la création au Québec. »

Mme Noiseux s’inquiète aussi de voir disparaître « à une vitesse vertigineuse » le patrimoine et le savoir-faire des artisans. « Le plus grand atelier de costumes, aujourd’hui, s’appelle Le Village des valeurs. »

Alors qu’Olivier Kemeid, du Quat’Sous, soulignait les revenus faméliques des artistes du théâtre — 11 000 $ par année pour les acteurs, 5000 $ pour les artisans de l’ombre —, Denis Bernard et Frédéric Dubois, directeur artistique de la section française de l’École nationale de théâtre, se sont aussi inquiétés mercredi pour les artistes de la relève.

« Si le ministre ne croit pas en ça, cette passion qui s’éveille, cette jeunesse qui veut décrire notre identité en s’investissant dans un cursus scolaire rigoureux, il fait fausse route », a dit Dubois.

Le ministre sensible

Le ministre Luc Fortin, contacté lundi par Le Devoir au sujet de la colère du milieu artistique, a réitéré mercredi les propos tenus en début de semaine. Les moyens du gouvernement « restent limités parce que la capacité de payer des Québécois est limitée », a déclaré le ministre.

Mais M. Fortin assure que les créateurs n’ont pas à se sentir trahis et affirme qu’il demeure sensible à leurs préoccupations. « Je sais que ça ne répond pas à tous les besoins — je n’ai jamais prétendu le contraire — mais l’engagement qu’on avait pris, c’est de donner plus d’oxygène au CALQ pour l’année en cours à même les marges de manoeuvre du ministère. C’est vraiment un effort important qui est fait, étant donné notre marge de manoeuvre financière. »

Le montant de ces marges s’élève à environ 8 millions de dollars. Une partie de cette somme a déjà été attribuée pour le financement du Conseil régional de la culture de Laval, a souligné Luc Fortin.

5 commentaires
  • Micheline Dionne - Inscrite 21 juin 2017 17 h 22

    les priorités des citoyens contribuables

    Bien sûr que la culture, les loisirs, c'est important dans une société avancée, riche et
    instruite. Mais mais mais, les priorités de l'État, à mon humble avis, doivent être la mise à niveau des écoles, les bâtiments, et de l'Ecole, la qualité des enseignements. Je serais d'avis que les enseignants, ceux qui ont fait la preuve de leur compétence et de leur coeur au travail, voient leurs salaires très très augmentés. Que l'on motive les meilleurs étudiants du Québec à devenir enseignants. Ils mériteraient des salaires au niveau de ceux des médecins. Si nous avions après cela, un peu moins d'offre culturelle, je l'accepterais... pour la bonne cause. J'y reviens: voir les priorités.

    • Pierre Asselin - Abonné 21 juin 2017 22 h 26

      L'argument de la capacité de payer des contribuables servi à la sauce libérale . On subventionne l'aéronautique , l'agriculture , le bois , on donne de faramineuses avantages aux médecins , on accepte les abris fiscaux sous prétexte presque avoué que ces entreprises créent des emplois et de la richesse .
      Mais on nous prive de culture et d'histoire et on accepte çe faux discours , nous sommes et j'en suis , des illettrés politiques tout juste bon à commenter les articles de journaux au grand plastique de ces faux dirigeants qui se moquent de la capacité de raisonner des citoyens . Merci

  • Dominique Gouin - Abonné 22 juin 2017 08 h 51

    «Les moyens du gouvernement « restent limités parce que la capacité de payer des Québécois est limitée », a déclaré le ministre.»

    À la place du ministre Fortin je me serais gardé une petite gêne avant de dire cela.
    http://www.ledevoir.com/economie/actualites-econom

    Le gouvernement a dégagé un surplus de 2,5 milliards, en plus du versement de 2,0 milliards au Fonds des générations, pour l'année financière terminée à la fin de mars dernier. Alors que le surplus anticipé était de 250 millions. Toute une marge de manoeuvre...

  • Jean Langevin - Abonné 22 juin 2017 10 h 05

    La "marge de manœuvre financière "...

    Beaucoup de gens à l'étranger reconnaissent le talents créatifs des artistes et artisans québécois quand vient le temps bâtir leurs équipes de travail pour divers projet. Devant cette reconnaissance venue d'ailleurs, le politique québécois se bombe le torse et pimente ses discours politiques du culturel des artistes et artisans de termes élogieux et dithyrambiques. Mais lorsque les micros se ferment et que vient le temps d'agir le beau masque tombe.

    À M. Fortin et sa suite ministérielle grassement payés par les contribuables, il faut que les bottines suivent les babines et ce des micros à la salle de décision ministérielle. Ce draper dans l'étoffe du génie créatif québécois quand cela convient pour ensuite lui garrocher des miettes quand vient le temps de le supporter est franchement bas et insultant. 4 millions de dollars, c'est l'équivalent de sommes perdues à maintes reprises dans des cafouillages gouvernementaux et qui par la suite sont balayées sous le tapis avec la mention "quelques millions! C'est quoi sur le budget de la province..." Donc pour votre "marge de manœuvre financière qui reste limitée par la capacité des québécois" je vous dis "bullshit" vous êtes aussi peu crédible que votre collègue Laurent Lessard. Oui le masque est tombé et le piètre jeu théâtrale de votre gouvernement est au grand jour!

  • Nicole Delisle - Abonné 22 juin 2017 19 h 13

    Sans culture, une société régresse au lieu d'avancer!

    Un peuple sans culture est un peuple fermé sur lui-même, un peuple qui s'étiole au lieu de rayonner! Les miettes que l'on vient d'attribuer à la culture sont une insulte à l'intelligence de tous les québécois! La culture fait partie de notre identité, de notre richesse et on doit l'encourager de "généreuse"façon! Si des politiciens supposément intelligents et matures n'ont pas compris cela, c'est que leur place n'est pas au gouvernement! Il ne devrait pas y avoir de l'économie à faire en culture. Elle est aussi importante que l'air que l'on respire, c'est-à-dire essentiel!